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Le chant des os ressuscités

L'Exil et la Promesse/22 - Paroles pour ces temps de temples détruits et de terres promises disparues

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 07/04/2019

« Nicodème dit à Jésus : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une seconde fois dans le ventre de sa mère et naître à nouveau ? »

Évangile de Jean, chapitre 3

Les prophètes sont des experts et des maîtres spirituels. Ils reconnaissent l’Esprit quand il souffle sur la terre, à l'extérieur et à l'intérieur d'eux. Parmi tous les souffles, ils savent reconnaître ce qui le caractérise. Ils en ont un besoin vital pour répondre à leur vocation. Sans l'esprit, les prophètes ne seraient pas capables de comprendre les paroles qu'ils écoutent et transmettent. C'est l'exégète de la parole qu'ils reçoivent. Ils l'attendent, ils le prient, ils l'implorent, et ils savent se taire si tout en accueillant des paroles, ils ne reçoivent pas aussi l'esprit. Dans la Bible, l'esprit va de pair avec la parole. Tous deux donnent la vie, tous deux créent, transforment, fertilisent, baignent, génèrent et régénèrent. Elohim, Parole, Ruah ; Père, Logos, Pneuma. L'unité et la multiplicité du Dieu biblique étaient déjà présentes dans la Bible et dans l'expérience historique de cette foi. Les prophètes sont donc essentiels pour discerner les esprits, pour distinguer le souffle de la vanité, l’havel, du souffle de l'esprit, le ruah. La Bible les connaît bien tous les deux, les prophètes les connaissent et les reconnaissent très bien.

Même le havel de Qohèleth - havel havalim : vanité des vanités - est souffle, est vent ; c'est ce type de souffle, de vent que nous connaissons aussi, celui qui nous révèle l'inconsistance des choses, le caractère éphémère de la vie, qui nous rappelle que tout passe, et passe vite. Havel est aussi le nom du frère tué par Caïn, et c'est le mot qui désigne les idoles (chez Jérémie), ce qui est vide, le rien, le néant. Le vent-havel ressemble au vent-ruah, et parfois ils sont aussi amis. Parce que sans le souffle de l'esprit, nous ne serions pas capables de reconnaître la dimension de la vanité même si elle est présente au cœur de la réalité, nous serions trompés par la richesse et les biens et nous serions piégés à jamais dans l’autosatisfaction et les illusions. Parce que l'esprit-ruah nous fait don de cette intelligence particulière qui sait identifier ce qui est éphémère et, au-delà, célébrer la vie : celle-ci, pour être comprise et authentiquement vécue, a besoin d'être d’abord saisie dans sa dimension fragile et fugace. Mais si une fois expérimentée la vanité de toute chose (étape essentielle de l'existence), nous ne découvrons pas l'autre brise de l'esprit, si ruah ne prend pas la place du havel, dans la vie adulte il ne reste plus que le vide qu’engendrent le pessimisme et la dépression. Il y a des vies qui ne s'épanouissent pas parce qu'elles n'ont jamais atteint la phase du havel/vanité, et restent prisonnières d’illusions, y compris religieuses ; mais il y en a d'autres qui régressent parce qu'une fois touchées par le vent-havel elles n'ont pas pu prendre leur envol au souffle nouveau du vent-ruah. Les prophètes par vocation savent nous dire que "ruah l’emporte sur havel", que le souffle vivifiant et innovateur est plus fort et plus vrai que le souffle nihiliste. Voilà pourquoi les prophètes sont nécessaires.

Ézéchiel est le prophète de l'esprit-ruah, parce qu'il a également bien connu l'esprit-havel. Le mot ruah revient dans son livre plus que dans tout autre texte de l'Ancien Testament. Le cœur ne peut changer que dans l'esprit. Le souffle d'Élohim a donné vie au premier homme, et un mystérieux souffle spirituel continue à générer et à régénérer la vie dans l'univers. Ainsi, après nous avoir annoncé le miracle d’un cœur de chair nouveau, Ézéchiel nous livre une des scènes les plus originales, les plus bouleversantes et les plus belles de toute la Bible : « La main du Seigneur se posa sur moi, par son esprit il m’emporta et me déposa au milieu d’une vallée ; elle était pleine d’ossements. Il me fit circuler parmi eux ; le sol de la vallée en était couvert, et ils étaient tout à fait desséchés. Alors le Seigneur me dit : « Fils d’homme, ces ossements peuvent-ils revivre ? » Je lui répondis : « Seigneur Dieu, c’est toi qui le sais ! » (Ézéchiel 37,1-3). Nous entrons ici dans une autre vision d'Ézéchiel. Elle a lieu dans une vallée de Babylone, peut-être celle-là même où le jeune Ézéchiel avait été transporté en songe au début de sa vocation (3,22) : il n'est pas rare que chez les prophètes les appels de l’âge mûr se produisent dans les mêmes lieux enchanteurs que ceux du premier appel. Ézéchiel voit maintenant la grande vallée complètement couverte d'os desséchés, secs, arides, vieux, sans chair ni nerfs. Dieu lui dit : « Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur. Ainsi parle YHWH à ces ossements : Je vais faire entrer en vous l’esprit, et vous vivrez. Je vais mettre sur vous des nerfs, vous couvrir de chair, et vous revêtir de peau ; je vous donnerai l’esprit, et vous vivrez. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur. » (37,4-6). Une scène d'une puissance narrative et lyrique infinie. Ézéchiel exécute l'ordre et prophétise : « Je prophétisai, comme j’en avais reçu l’ordre. Pendant que je prophétisais, il y eut un bruit, puis une violente secousse, et les ossements se rapprochèrent les uns des autres. Je vis qu’ils se couvraient de nerfs, la chair repoussait, la peau les recouvrait, mais il n’y avait pas d’esprit en eux. » (37,7-8).

Seuls des témoins de la scène l’ayant activement vécue pouvaient l'écrire et nous la raconter ainsi. La Bible n'est pas une fiction. Et si nous ne voulons pas la réduire à un film, nous devons croire en la parole d'Ézéchiel, croire qu'il a "vu" ces os et "entendu" un bruit - les prophètes bibliques sont les mendiants d’une confiance que nous ne leur accordons presque jamais : les lecteurs que nous sommes continuent à se moquer d'eux et, tout comme leurs contemporains, à les tourner en dérision. Il faut voir avec Ézéchiel ces os bouger et se regrouper, entendre leur grincement ; puis se rendre compte avec lui qu’il leur manque l’essentiel, le souffle de l’esprit : « Le Seigneur me dit alors : « Adresse une prophétie à l’esprit, prophétise, fils d’homme. Dis à l’esprit : Ainsi parle YHWH : Viens des quatre vents, esprit ! Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent ! » Je prophétisai, comme il m’en avait donné l’ordre, et l’esprit entra en eux ; ils revinrent à la vie, et ils se dressèrent sur leurs pieds : c’était une armée immense ! » (37,9-10).

L'esprit est le grand protagoniste de cette vision. À cette époque l’homme voyait plus de choses que nous. À côté de la rose des vents, il percevait le souffle d’un vent différent qui redonnait vie aux choses. Et il l'a reconnu, il l'a célébré. La Bible est aussi une longue pédagogie qui nous enseigne que l'esprit de vie n'était pas seulement celui des montagnes ou des forêts, mais que sa propre essence recélait un autre nom du Dieu vrai et invisible, vrai parce qu’esprit. Et pour affirmer la nature spirituelle de Dieu, la Bible s'est engagée dans une lutte radicale avec les idoles qui, en se présentant comme la source du souffle divin sur terre, ont asphyxié l'homme. Or celui-ci ne peut respirer que dans une atmosphère proprement infinie. C'est cette préservation absolue du mystère de l'esprit qui a permis un jour aux chrétiens de l'appeler Dieu.

Ces os qui reviennent à la vie sont la Pentecôte de l'Ancien Testament. Une église effrayée et morte sur le Golgotha qui se remet à vivre dans une résurrection collective; un peuple détruit et humilié qui espère toujours une promesse à la fois nouvelle et ancienne. Deux manifestations de l'esprit, vivant et vivifiant.

La transformation de ces os en êtres humains vivants se déroule en deux étapes. Au début, les os deviennent des squelettes autour desquels la chair et les tendons reprennent forme et se recomposent. Ce premier miracle, cependant, ne crée que des cadavres s’il n’est pas accompagné du souffle de l’esprit.

Ce travail en deux actes d'Ézéchiel contient un message précieux pour les communautés spirituelles mortes qui espèrent une vie nouvelle.

Jérusalem a été détruite. Le peuple exilé et découragé : « Fils de l'homme, ces os sont toute la maison d'Israël. » La foi chancelle, l'espoir s'éteint. Le peuple en larmes répétait : « Nos os sont desséchés, notre espérance est partie, nous sommes perdus » (37,11). Dans cette immense tragédie, Ézéchiel nous propose une grammaire pour renaître après les grandes crises. Et nous devons apprendre à l'écouter, en ces temps de temples détruits et de terres promises disparues.

Quand une communauté charismatique se rend compte que ses os sont « desséchés », que son espérance a "disparu", qu'elle s’est perdue", il y a encore la possibilité de renaître si un prophète réussit à prophétiser et à invoquer l'esprit. Il y a cependant une condition préalable : la communauté doit entonner un chant funèbre, elle doit être consciente que ses os sont desséchés - beaucoup de communautés mortes ne ressuscitent pas parce qu'elles se croient vivantes. Il ne faut pas exclure que cette vision puisse avoir été une réponse à la prière de lamentation du peuple en exil. Célébrer le deuil est la première prière nécessaire à la résurrection.

Nous avons ensuite besoin d'un prophète qui ait survécu à la persécution, qui n'ait pas été chassé ni se soit transformé en faux prophète (de bonne ou de mauvaise foi). Toutes les communautés aux os desséchés n'ont pas de prophètes, car ils meurent trop souvent pendant la destruction de la ville et du temple. Mais quand il en reste au moins un - la "masse critique" prophétique est 1 - la première partie de sa prophétie consiste à recomposer le squelette, et à faire renaître autour de lui les chairs et les tendons. Ces communautés après être mortes et avoir compris qu'elles le sont vraiment – à cause du manque de vocations, pour avoir vieilli dans des liturgies et des formes devenues plus vieilles qu’elles, en raison de graves scandales, de schismes, pour ne pas avoir réussi à écrire un nouveau récit charismatique après la mort du fondateur qui est toujours une mort mystique de la communauté, pour avoir consacré toute l’énergie qui lui restait à des combats inappropriés... – entament une nouvelle étape. De nouvelles personnes reviennent, des ressources économiques arrivent, des projets, des structures, des énergies, de nouvelles activités et de nouveaux chantiers. Les os dispersés se rassemblent et donnent vie à un squelette ordonné, et autour de lui se reforment la chair et les nerfs. La communauté reprend alors forme et commence peu à peu à ressembler à celle qui s'était éteinte.

Mais, nous dit Ezéchiel, cette phase nécessaire ne suffit pas encore pour que cette communauté revienne vraiment à la vie. Il y manque le souffle de l’esprit. Il y a des personnes mais les vocations manquent ; il y a des histoires mais pas de récits charismatiques ; il y a des mots mais sans le verbe qui les relie ; il y a des œuvres mais sans souffle de vie ; il y a des projets mais sans grandes visions ; il y a des prières mais elles ne savent pas parler. La résurrection du Christ n'était pas la réanimation de son cadavre. Et si la résurrection de Lazare n'est pas reçue comme un signe et une annonce de la résurrection du Christ, qui est différente, c'est seulement l'exhumation du corps d'un homme dont le triste destin est de mourir deux fois. La renaissance des communautés ne se produit pas (ou n'est que celle de Lazare) si seuls se reforment le squelette et des signes extérieurs de vie. Il faut qu'un vrai prophète, retournant dans la vallée de sa première vocation, devenue désormais une vallée d'ossements, réussisse à invoquer l'esprit et que cela advienne humblement. Certaines de ces invocations sont appelées réformes.

Ézéchiel nous dit que ces résurrections sont possibles. Que les cimetières peuvent être transformés en jardins d'Éden. Que nous pouvons nous endormir vieux et nous réveiller enfants.

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