Les défis du développement et de la pauvreté (2)

( 2ème partie)   

1. L’une des propositions pour résoudre ce problème est l’Économie de communion.

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     L’Économie de Communion, projet économique connu désormais dans le monde entier, a démarré en 1991 durant un voyage de Chiara Lubich1 au Brésil pour y rendre visite aux communautés du Mouvement qu’elle avait fondé.

     Constatant que de nombreux membres de son Mouvement faisaient partie de cette multitude de pauvres et de miséreux qui reflètent les inégalités sociales de ce grand pays, Chiara a eu cette inspiration : il faut créer un réseau de solidarité, d’amour et de partage, qui aille bien au-delà des gestes spontanés et des possibilités d’aide concrètes par la mise en commun des biens personnels, qui a d’ailleurs toujours existé dans ce Mouvement sur le modèle des premières communautés chrétiennes. Et voici que sont apparus les premiers axes sur lesquels se concentre le projet.

     - faire naître des entreprises, en main de personnes compétentes, capables de bien les diriger et donc de produire des bénéfices ;

     - partager ces bénéfices en les divisant en trois : une part pour les personnes dans le besoin, les démunis, les pauvres ; une autre pour la formation d’« hommes nouveaux », formés à la solidarité et à la communion fraternelle, car sans eux on ne peut pas façonner une société nouvelle ; et enfin, une troisième part doit être réinvestie dans l’entreprise même pour que celle-ci puisse se développer ;

     Après un début timide, aujourd’hui ce projet touche les cinq continents et plus 8oo entreprises y adhérent.

     Nous retiendrons, tout d’abord, que le système économique capitaliste doit évoluer vers quelque chose de nouveau. On en voit déjà des signes, pour peu que nous sachions les voir dans la trame de l’histoire. La crise environnementale, les crises financières, la montée des inégalités, le mécontentement grandissant dans les pays riches : tous ces signes disent avec éloquence que le système capitaliste doit évoluer vers autre chose, en sauvegardant le marché qui est un lieu de créativité et de liberté. Mais, pour sauvegarder ces conquêtes humaines que sont le marché et l’entreprise, il faut aller au-delà de ce capitalisme incapable de donner à manger à l’enfant qui meurt sur les trottoirs de nos villes riches.

     Nous avons compris que la mission de l’Économie de communion, sa note dans le concert de tous ceux qui travaillent à une économie plus humaine et plus juste, a quelque chose à voir avec les trois parts de bénéfices que Chiara nous a indiquées dès le début, et cela en trois points qui y correspondent : des entreprises nouvelles, une culture nouvelle et, surtout, ce qui concerne la pauvreté. Elle peut apporter sa contribution particulière pour réduire la misère et l’exclusion, tout d’abord en changeant les rapports économiques de production. La “couronne d’épines” qui entoure São Paulo et tant d’autres autres villes, sera effacée sérieusement et de façon définitive quand les entreprises intègreront en leur sein les exclus ; lorsque leur gestion s’effectuera dans la communion ; lorsque le profit cessera d’être l’unique objectif de l’entreprise pour devenir un moyen au service du bien commun, pour le bien de chacun et de tous. Chaque personne porte inscrite en elle une vocation profonde à la communion, à aimer et à être aimée, comme l’écrivait Chiara Lubich dans une de ses premières réflexions sur l’Économie de communion : « L’homme, créé à l’image de Dieu qui est amour, trouve sa pleine réalisation dans le fait d’aimer, qu’il soit croyant ou non croyant. » À cause de cet appel profond à la communion, la vie individuelle et collective ne peut fleurir que dans la communion, et le bonheur personnel et celui de la société ne peut se réaliser que dans des rapports de communion.

2. Quel est le sens du développement et de la pauvreté dans l’Economie de Communion ?

     L’ÉdeC a comme premier but celui de constituer une communauté dans laquelle “il n’y a pas d’indigent”. Pour cette raison, la question de l’aide à qui se trouve démuni, est fondamentale pour l’ÉdeC.

         Qui sont ces frères dits pauvres ? Chiara Lubich nous donne une réponse : ils sont souriants, dignes, fiers d’être des enfants de Dieu. Ils ne sont pas dans un total dénuement, mais ils manquent de certaines choses. Ils ont besoin, par exemple, d’être déchargés des soucis qui les assaillent jour et nuit. Ils ont besoin d’être assurés que leurs enfants et eux-mêmes auront de quoi manger ; que leur habitation, parfois une pauvre baraque, se transformera un jour ; que leurs enfants pourront poursuivre leurs études ; qu’ils pourront guérir même de maladies qui nécessitent un traitement coûteux ; que le père trouvera du travail…

         Tels sont nos frères qui se trouvent dans le besoin et il n’est pas rare qu’à leur tour ils aident les autres. Ils sont Jésus sous un certain aspect, un Jésus qui réclame notre amour et qui un jour nous dira : “J’avais faim, j’étais nu, j’étais sans abri” ou “ma maison était délabrée… et vous m’avez”… Enfin, nous savons ce qu’il nous dira. »

     Il y a des mots qui expriment un mal absolu : le mensonge, le délit, le racisme. En revanche, la pauvreté n’en fait pas partie. Nous devons en effet faire très attention quand nous parlons de pauvreté.

     Toutes les pauvretés ne sont pas inhumaines : la pauvreté est une plaie mais aussi une béatitude si elle est choisie par amour des autres.

     Cette pauvreté naît de la certitude que tout ce que je suis m’a été donné, et donc que tout ce que j’ai, en tant que tel, doit être donné. C'est la racine de la dynamique de la réciprocité, de la communion. La liberté et le bonheur qui naissent d’une profonde communion ne peuvent être compris et ne durent que s’ils deviennent des expériences, un style de vie, la culture du don et de la communion.  L’ÉdeC, nous propose deux éléments : la réciprocité et la communion comme fondement pour sortir du piège de la précarité. C’est cette culture que prône l’ÉdeC : la logique de la communion ; non pas la bonté de quelques uns envers plusieurs, mais la réciprocité que la communion porte avec soi, et qui constitue  son caractère typique.

     Avant « le donner » la première attention consiste dans la culture de l’ÉdeC à partager la vie, dans la communion et la réciprocité, dans une relation essentiellement gratuite.

     C’est la relation de fraternité qui guérit les situations de misère. Les personnes que le projet rejoint ne sont pas des personnes anonymes avec des besoins d'ordre général, mais des personnes vivant à l'intérieur d'une communauté où l'on expérimente déjà une communion de vie.

3. Quelle est cette culture qui nous permet de réaliser la communion, la réciprocité ?

    La « culture du don »    

     « Ce n’est pas seulement se priver de quelque chose pour le donner. Par ces mots on veut plutôt indiquer notre culture typique : la culture de l’amour .

     Si par exemple dans nos pays, nous avons toujours appris qu’il faut avoir des financements pour se développer, ici nous disons que la solution à notre développement est plutôt de donner, de nous mettre ensemble.

     Nous devons donner, donner, mettre en œuvre le “don”. Faire naître et grandir la culture du don. Donner ce que nous avons en trop, et même le nécessaire si le cœur nous l’inspire. Donner à ceux qui sont dans le besoin, en sachant que cet investissement fructifie à un taux d’intérêt très élevé car notre don ouvre les mains de Dieu dont la providence nous remplit d’une mesure sans mesure afin que nous puissions donner encore en abondance, recevoir encore et ainsi soulager les innombrables nécessités d’une multitude de pauvres.

     La cause de l’économie de communion exige, non seulement l’amour pour les pauvres, mais aussi pour tous les hommes. La spiritualité de l’unité qui l’inspire suppose un amour qui s’adresse à tous : "Donnons sans cesse ; un sourire, notre compréhension, le pardon, notre écoute attentive. Donnons notre intelligence, notre volonté, notre disponibilité. Donnons nos expériences, nos aptitudes. Donner : que ce mot d’ordre nous interpelle sans relâche".

      La culture du don, c'est la culture de l'Évangile, c'est l'Évangile, car c’est dans l’Évangile que nous avons compris qu’il fallait donner. "Donnez – y est-il écrit – et on vous donnera : c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu'on versera dans le pan de votre vêtement" (Lc 6,38).

     Saint Basile affirme : Le pain que tu mets de côté appartient à l’affamé. Le manteau que tu conserves dans ta malle appartient à l’homme nu ; l’argent que tu caches appartient à l’indigent. Tu commets autant d’injustices qu’il y a de personnes à qui tu pourrais donner tout cela".

     Et saint Thomas d’Aquin : "Lorsque les riches consomment pour leur plaisir un surplus nécessaire à la subsistance des pauvres, ils les volent".
    
     Et Luigino Bruni, un économiste italien dit : "Les biens deviennent « plus bien » quand ils sont misent en commun ; par contre le bien non partagé devient un mal. Le bien tenu jalousement par son possesseur, en réalité l’appauvrit, parce que cela le dépouille de la capacité du don et de la réciprocité, qui est le vrai patrimoine humain qui porte à la vraie joie".

     Je me pose la question suivante, dans cette salle sommes-nous pauvres ? Ou encore, avons-nous à donner ? Sommes-nous prêts à sortir de nous-mêmes et à aller vers le prochain pour lui offrir la richesse que nous sommes ? La richesse que nous avons ? Même si cette richesse n’est que le sourire ?

     Pour arriver à cela nous avons besoin d’hommes et de femmes à la vie intérieure profonde et animés par une grande foi.

     Grâce à eux, l’Évangile peut vraiment pénétrer toutes les dimensions de l’économie et du travail, de la politique, du droit, de la santé, de l’école, de l’art ; et tout transformer, au moyen d’une économie renouvelée qui met l’homme au centre…; et au moyen d’une politique renouvelée où chaque acteur politique met à la base de sa vie l’amour de l’autre ».2

     En conclusion posons-nous la dernière question, comment l’ÉdeC traite la pauvreté ? Quel message important nous communique-t-elle ?

     On ne peut pas sortir du piège de l'indigence avec l'argent, aussi abondant soit-il, ni avec la redistribution des richesses ou la construction des biens publics (écoles, routes, puits, etc.), ni par l'accroissement des relations commerciales entre le Nord et le Sud. Bien sûr, tout cela est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant. Le monde verra fleurir la fraternité et la communion lorsque nous serons capables de construire des relations humaines authentiques et profondes entre des personnes différentes mais égales, toutes différentes et toutes égales? quand nous dépasserons les catégories elles-mêmes de "peuples pauvres" et de "peuples riches", et que nous saurons découvrir, grâce aussi à des expériences vécues, que personne au monde n'est pauvre au point de ne pas être un don pour moi, en voyant et en découvrant que les pauvretés des autres recèlent aussi des richesses, des valeurs, qui nous font expérimenter que l'autre est nécessaire à notre bonheur.

     C'est seulement lorsqu'une personne en difficulté se sent aimée et estimée, traitée avec dignité parce que reconnue pour sa valeur, qu'elle peut trouver en elle la volonté de sortir du piège de la précarité et ainsi se remettre en chemin. Et c'est seulement après ce premier acte de liberté humaine que toute personne doit faire, que pourront alors arriver les aides, les fonds, le contrat, la relation commerciale, qui sont comme des éléments secondaires, des instruments qui contribuent au développement global de la personne.

     Seulement ainsi nous pouvons dire que nous sommes une famille ; or « dans la famille de Dieu personne ne doit souffrir par manque du nécessaire ».     

1 Fondatrice du Mouvement des Focolari. Née à Trente en. En 1943, en plein cœur de la deuxième guerre mondiale, Chiara découvre que l'évangile est porteur de valeurs qui peuvent donner un sens à la vie de l’homme, quelle que soit sa situation. Elle partage aussitôt cette découverte à quelques compagnes. Elle découvre l’amour évangélique, une réalité si forte qu’elle est capable de déraciner les haines, les rancœurs, les préjugés, et de susciter la réciprocité selon le commandement du Christ : “ Aimez-vous… comme je vous ai aimés ”. C’est le début de la voie de l’unité qui engendre la paix et suscite la fraternité entre tous les hommes

2 Chiara Lubich, congrès d’EdC 2001

Geneviève A. M. SANZE

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