Les défis du développement et de la pauvreté (1)

(1 ère partie)

131119-sanze-IMG 3776-ridDeux paroles sont très discutées de nos jours : le développement et la pauvreté. Deux termes en relation directe avec notre thème. Partant du terme développement, je parlerai ensuite de la pauvreté et surtout de la communion, et à partir de là, nous regarderons de nouveau tant au développement qu’à la pauvreté.

     Le terme « développement » avec la distinction entre « développés » et « sous développés »  a fait son entrée sur la scène géopolitique en 1949. Cette opposition était nouvelle mais elle sembla naturelle. Sous l'impulsion des Etats-Unis, des programmes d'aide au développement ont été mis en place pour chercher à développer ceux que l'on disait être "en retard par rapport à l'Occident". Cette aide s'inspirait largement d'une théorie qui considère que toutes les sociétés connaissent des étapes qui leur permettent de passer de l'état traditionnel à l'état "moderne" ou "développé". Les pays pauvres (définis comme tels par les pays riches) non seulement avaient moins de richesses matérielles, mais ils étaient de surcroît "en retard" dans leur évolution.

     La distinction héritée de l'opposition entre "civilisés" et "non-civilisés", était basée sur le présupposé que l'Occident était le modèle de référence. Regrouper tant de pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique dans une seule catégorie de "sous-développés", en niant leurs différences, montrait bien une méconnaissance des réalités et une certaine indifférence peut être à l’égard de ce qui n'était pas l'Occident. Par ailleurs, ces théories du sous-développement ont longtemps négligé la responsabilité des pays du Nord dans les difficultés économiques et sociales des pays pauvres, ignorant ouvertement les effets des colonisations, des pillages économiques et d'autres formes d'échanges inégaux.

     Cette théorie du sous-développement a connu un grand succès et les pays sous-développés ont eux-mêmes adhéré à cette vision et réclamé des moyens pour pouvoir « se développer ». À l'époque, l'optimisme était grand et l'on pensait que 10 ans suffiraient pour que les "retardataires" comblent les écarts. Les Nations Unies avaient d'ailleurs baptisé les années 60 la "décennie du développement".

     Aujourd’hui nous sommes en 2013, et nous ne savons quoi affirmer : avons-nous progressé ou régressé ?

     La réalité fut moins réjouissante que prévue. Il a fallu repenser le développement.

     Le développement tel qu'il était conçu dans les années 50, réduit au progrès technologique et à l'accumulation de richesses matérielles, reposait sur la croissance de la consommation et de la production. Ni les inégalités dans la répartition des richesses, ni les conditions de vie des populations, ni la destruction de l'environnement n'étaient prises en compte dans la définition du développement.

         Dès les années 60, les problèmes résultant de ce "développement" sont apparus clairement : augmentation de la pauvreté, chômage, destruction de l'environnement, pollution… et l'on a commencé à parler de ‘mal développement’ au Nord comme au Sud. Car il y a finalement non pas des pays développés ou sous-développés, mais un seul monde mal développé, fondé sur le pillage des richesses, la surexploitation des ressources, et la domination des puissants sur les faibles, mais non certainement sur la communion.

1. Les principaux traits de pauvreté en Afrique sub-sahienne.

     Je parle de l’expérience de l’Afrique que je connais mieux ! Je commence par un fait que nous côtoyons souvent dans la société dite traditionnelle de nos pays Africains.

     « Vous êtes une femme, vous habitez la campagne et vous avez un enfant en bas-âge ; il tombe malade et se met à tousser très fort. Vous commencez à vous préparer pour l’emmener le lendemain au dispensaire ou au centre de santé le plus proche, qui est situé à 15 km. Le matin venu, vous mettez votre enfant sur votre dos et vous marchez quelque trois heures jusqu’au dispensaire. Là vous vous retrouvez dans une queue d’environ 200 personnes alignées sous le soleil sans abri. Votre tour finit par arriver à force de patience. L’infirmier vous écoute sans trop de patience décrire la maladie de votre enfant. Sans prendre la peine de faire le moindre examen (il n’en a probablement pas les moyens), il crayonne vite fait une prescription sur un bout de papier qu’il vous dit de présenter au préposé aux médicaments. Il s’agit d’un sirop mais vous ne pouvez pas le savoir puisque vous êtes probablement analphabète. Le préposé verse lui-même une cuillerée de sirop et le fait boire à l’enfant. Il n’est évidemment pas question de vous donner le flacon pour que vous puissiez poursuivre le traitement chez vous, pour la simple raison qu’il n’y aurait jamais assez de médicaments pour tout ce monde : il vous dit  par conséquent de revenir le lendemain pour la prochaine cuillerée. Vous rentrez péniblement à la maison ; vous couchez l’enfant mais il vous faut quand même encore préparer le repas de la famille et tout le reste. Le lendemain vous refaites le même parcours sous le même soleil, pour faire la même queue et recevoir la même petite cuillerée. Mais après trois jours, le soleil et la fatigue des voyages aidant, l’état de l’enfant s’aggrave. Découragée par ces voyages si fatigants qui vous empêchent de vaquer à vos activités sans soulager votre enfant, vous finissez par penser que ça ne vaut pas la peine de les continuer pour une cuillerée de sirop et vous vous tournez vers le guérisseur du coin. Mais le dispensaire aura quand même gagné car les cuillerées de sirop que vous n’avez pas prises serviront à quelqu’un d’autre. Et voilà. »1

     Pour nous les africains, parler de la pauvreté n’est absolument pas nécessaire car nous la côtoyons tous les jours, nous vivons avec elle, nous n’avons pas besoin de théories pour la comprendre.

     La pauvreté comme nous la vivons en Afrique est multidimensionnelle. Elle est un dénuement profond de biens matériels et culturels qui entrave le développement normal de l’individu au point de compromettre en lui l’intégrité de la personne. Etre pauvre, c’est ne pas pouvoir assurer par ses propres ressources ou activités la couverture de ses besoins biologiques et de ceux de sa famille, vivre dans un état permanent de marginalisation et d’insécurité vitale qui tend à être héréditaire ; avoir faim, n’être ni instruit, ni soigné ; vivre dans des conditions de logement défectueuses, travailler dans des conditions inhumaines.

     Sont alors en état de pauvreté les individus ou les familles dont les revenus et les autres ressources, les conditions d’existence et de patrimoine, les conditions d’emploi et de travail, sont nettement en dessous du niveau moyen de la société dans laquelle ils vivent. « Les pauvres cumulent les handicaps : ceux de l’âge, du sexe, du nombre d’enfants, de la couleur de la peau, de la maladie, de la fragilité de la structure familiale…. Les handicaps de la naissance aussi. Au départ de la vie, la pauvreté établit un barrage d’empêchements : carences alimentaires, santés affaiblies d’ascendants ou de descendants, spectacle précoce de la misère et de la laideur, vie familiale instable, blessures affectives multiples de l’enfance, absence de modèle adapté au développement intellectuel, complexe d’infériorité qui affecte toute l’existence vécue en état de subordination, d’humiliation et de consentement à l’injustice alors que l’on subit le mépris des nantis » 2.

     Voilà la réalité que nous côtoyons chaque jour. De cette situation que je viens de refléter naissent plusieurs défis, en particulier :

     - la dimension socioculturelle : la culture est l’une des dimensions-clés du développement. Pour être durable, le développement doit être autocentré et autoentretenu, c’est-à-dire fondé sur les valeurs endogènes qui lui donnent un sens. Par exemple, les systèmes traditionnels de sécurité sociale en Afrique tels que l’entraide traditionnelle, les tontines et les mutuelles d’épargne et de crédit constituent des formes de solidarité particulièrement adaptées au contexte de pauvreté et doivent être prises en compte pour le développement.

     - le statut socioculturel qui s’impose à la femme. En effet, certaines attitudes traditionnelles vis-à-vis de la femme et de la jeune fille freinent leur promotion, leur éducation et leur participation pleine, digne et efficace aux efforts de développement ;

     - l’éducation donnée par la famille et la communauté privilégie souvent la transmission de valeurs, de normes et de comportements qui visent à la reproduction sociale à l’identique et qui mettent peu l’accent sur les valeurs d’initiative individuelle, d’innovation et sur les éléments qui contribuent à la gestion rationnelle et efficace ;

     - la perception fataliste de la transmission de la pauvreté.

     - les catastrophes naturelles telles que les inondations et les sécheresses,  mais aussi les conflits armés entretiennent la pauvreté surtout en Afrique. La plupart de ces conflits ont un caractère ethnique, politique ou économique. Ils ont entraîné d’énormes dépenses militaires, privant ainsi les programmes de développement de ressources substantielles.

     - la mauvaise gouvernance de manière générale. Quelles que soient les raisons invoquées, en Afrique nous ne travaillons pas assez ou pas autant que nous le devrions, pour résoudre par nous-mêmes les problèmes les plus élémentaires de notre survie quotidienne, sans donner l’air d’avoir érigé la mendicité internationale en voie de salut.

     - la production de richesses pour pouvoir travailler sérieusement à l’éradication de la famine et de la malnutrition dont les conséquences négatives sur les capacités intellectuelles et physiques des populations sont évidentes ; et aussi pour pouvoir combattre efficacement des maladies comme le paludisme, le Sida et d’autres maladies endémiques éradiquées ailleurs depuis longtemps, et dont la persistance, voire l’aggravation, résultent ici de la détérioration continue des conditions de vie des masses populaires.

     - l’échec de l’Etat importé : on peut en effet lier la « mal gouvernance » à ce qui commence à être massivement reconnu comme un handicap majeur des sociétés africaines d’après l’indépendance, à savoir : l’inadaptation structurelle et fonctionnelle de l’Etat et des institutions héritées

     - « la politique du ventre » dont sont qualifiés nos Etats…

     - un gros déficit de créativité intellectuelle qui constitue un handicap majeur du continent africain : il se produit et se diffuse, à partir de notre continent, trop peu d’idées et de valeurs culturelles.

1 * Rwehera, M ; L’état de l’éducation dans les pays moins avancés ; UNESCO, 1993 (p. 10)

2 Philosophe français Henri Bartoli en 1986 à l’occasion d’une réunion internationale d’experts réunis par l’UNESCO en collaboration avec l’Université des Nations Unies (voir Paul Marc Henry, Henri Bartoli et al. Pauvreté, progrès et développement ; édition l’Harmattan, Paris 1990)

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