Une réflexion anthropologique et économique à partir des premiers chapitres de la Genèse

Semaines Sociales de France 2015, Unesco, Paris Avec les religions, renouveler la vision de la mondialisation

Luigino Bruni
Universite Lumsa (Rome) 
Économie de communion (Mouvement des Focolari)

1.   La création, la terre, la fraternité

Les civilisations qui se sont avérées fécondes sont celles qui n’ont pas instauré de rapport prédateur 151003 Parigi SSF Unesco 03 ridavec la terre ni avec le temps, mais les ont compris, les ont vécus et les ont accueillis comme un don.

Pour la Bible la terre est une création ; c’est donc « la terre de YHWH ». Si le monde et la terre sont une création, alors nous sommes les habitants d’une terre dont nous ne sommes pas les propriétaires. L’humanisme biblique est centré sur la gratuité radicale du temps et de la terre ; il l’a exprimé de bien de manières, mais surtout et de façon fondamentale à travers la grande loi du sabbat et du jubilé : « Six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais le septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent et que le fils de ta servante et l’émigré reprennent leur souffle. » (Exode 23,10-12).

Nous ne sommes pas propriétaires du monde dans lequel nous vivons. Nous l’habitons, il nous aime, nous nourrit et nous fait vivre, mais nous sommes ses hôtes, des pèlerins, habitants possesseurs d’une terre qui est totalement nôtre et nous est totalement étrangère ; nous nous y sentons chez nous, mais nous y sommes en simples voyageurs. La terre, pour la Bible, est toujours une terre promise, et la terre promise est le but idéal placé devant nous, jamais atteint. La terre est promise même lorsque c’est la terre sur laquelle nous avons bâti notre maison, celle où nous avons construit notre patrie au prix de notre sang ; celle où pousse le blé de nos champs. Une loi première, une loi de gratuité, règne sur toute la terre. La terre est le premier don reçu, et c’est ainsi que nous devons la vivre et l’habiter.

Il y a, dans la Bible, une prophétie radicale de fraternité humaine et cosmique. Tu peux travailler la terre durant six jours, mais pas le septième. Tu peux et tu dois travailler, mais pas toujours, parce que nous travaillions sans nous arrêter quand nous étions esclaves en Égypte. L’étranger n’est pas un étranger tous les jours, parce qu’il est aussi une personne de la maison, avec tous et comme tous. Il y a une partie de cette terre qui n’est pas à toi et que tu dois laisser à l’animal sauvage, à l’étranger, au pauvre. Ce que tu possèdes n’est pas entièrement et uniquement pour toi. Il appartient aussi à l’autre, qui est différent de toi mais qui n’est jamais « autre » au point de sortir de l’horizon du « nous ». Tous les biens sont des biens communs.

Cependant, si les choses et les relations humaines sont marquées d’une onction de gratuité, alors la Bible nous dit que toute propriété est une propriété imparfaite, que tout domaine humain est second, et qu’aucun homme n’est ni vraiment ni seulement un étranger. Aucun pauvre n’est pauvre pour toujours.

Le degré d’humanité et de civilisation véritable de toute société concrète se mesure à l’écart entre le sixième et le septième jour. Le dernier jour devient alors la perspective d’où il faut regarder les six autres et juger de leur qualité éthique, spirituelle et humaine. Quand la liberté du septième jour est absente, le travail se change en esclavage pour celui qui travaille, servitude et absence de repos pour la terre et pour les animaux ; l’étranger ne devient jamais un frère, le pauvre ne trouve jamais de rédemption.

Les Évangiles, quant à eux, associent la terre à la douceur, à la bonté : « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage » (Mt 5, 4). La terre est promise aux doux ; c’est leur héritage. Mais la terre de l’humanisme biblique appartient à Dieu. Alors, quelle terre possédons-nous, si nous sommes doux ? L’homme doux possède toute terre en ne la possédant pas, et donc il la partage. Il la ressent comme un héritage reçu gratuitement, non comme une marchandise achetée sur les marchés, et c’est ainsi qu’il voudra la léguer à ses enfants. Il ouvre les portes de sa maison, parce qu’il sait qu’elle est réellement aussi celle des autres, celle de tous. Et quand sa maison se remplit d’hôtes étrangers à sa famille, il ne se prend pas pour un héros ni pour un altruiste, mais seulement quelqu’un qui possède une terre qu’il a reçue en don et en héritage, même s’il l’a achetée avec ses économies de toute une vie.

La terre est toujours terre promise ; elle se trouve au-delà d’un Jourdain que, à l’instar de Moïse, nous contemplons sans jamais le traverser. Et si la terre est promise aux doux, alors la terre promise est la terre des doux. Toute terre habitée par des hommes doux est déjà terre promise. Même la terre de notre ville, de notre quartier, la terre de notre maison devient terre promise, si au moins un être doux l’habite.

2. Adam et Caïn

La Bible place Adam gardien de la terre. Au commencement Caïn n’existe pas ; seul existe quelque chose qui est « beau et très bon » (tov en hébreu) et qui, au sixième jour, avec l’homme, devient « très bon et très beau » (Genèse 1,31). C’est la bénédiction qui plane sur le monde créé. Le commencement, le bereshit, le commencement de la terre, des êtres vivants et des êtres humains, est bonté et beauté. Ceci nous indique quelle est la vocation la plus profonde et la plus vraie de la terre, des êtres vivants, de l’homme et de la femme. Et ceci nous indique aussi que la terre est vivante parce qu’elle se trouve dans une relation d’amour et de réciprocité ; que les montagnes elles-mêmes sont vivantes, comme le sont aussi les pierres, les fleuves et le ciel. Le premier chapitre de la Genèse est un chant sublime à la vie et à l’univers créé, qui a à son sommet l’Adam, l’être humain. Et toutes ces créatures sont bonnes, très bonnes, belles et bénies, car voulues par un débordement d’amour.

À la différence des mythes du Proche-Orient ou de l’Inde, contemporains ou antérieurs à la Genèse et dans lesquels le monde et l’homme naissent des violences, des luttes entre les dieux, des décadences et des dégénérescences, dans l’humanisme biblique, le premier mot sur la création est au contraire bonté-beauté. Le mal peut être terrible et absurde, mais le bien est plus profond et plus fort que tout mal, fût-il grand et dévastateur. Le mal peut être banal, le bien, jamais.

Cette « chose très belle et très bonne » devient malade et dégénère, et cependant aucune maladie de l’âme et du corps n’est assez forte pour anéantir cette beauté et cette bonté primordiales. Caïn peut tuer Abel, mais il ne tue pas l’Adam.

La vie ne meurt pas, notre lumière intérieure ne s’éteint pas, tant que, même s’il nous faut regarder l’histoire dans la perspective de Caïn et de ses fils, nous n’oublions pas qu’avant Caïn il y a Adam, qui vit en relation avec Dieu, avec la terre. L’Adam s’épanouit pleinement, son image se révèle vraiment, dans le rapport de réciprocité avec la femme, quand ses yeux rencontrent d’autres yeux, sur un plan d’égalité (Eser Kenegdo en hébreu). « Il n’est pas bon que l’homme soit seul... » (Genèse, 2). Ces paroles visent les rapports homme-femme, mais les hommes et les femmes ne sont pas seuls lorsqu’ils se sentent accompagnés par la création tout entière.

Croire à cette première parole sur le monde et sur l’homme, c’est croire que le premier et le dernier mot sur l’homme n’est pas celui de Caïn. Or c’est, au contraire, sur le primat de Caïn et sur le pessimisme anthropologique radical que nous avons bâti des contrats sociaux et des Léviathans, un droit pénal et des tribunaux, des taxes, des banques, des lois sur les clandestins, l’euthanasie pour les petits enfants.
L’homme réel est un mélange de Caïn et d’Adam, mais l’humanisme biblique nous dit qu’Adam est premier. Si le premier et notre dernier mot sur nous était celui de Caïn, aucun pardon et aucun recommencement ne seraient vrais, et aucun « pour toujours » ne pourrait être prononcé.

Quiconque prend au sérieux cette première parole sur l’humain voit que le monde est rempli de choses belles et bonnes. Il les découvre lorsqu’il contemple avec étonnement les couchers de soleil, les étoiles et les montagnes enneigées ; mais il découvre des choses très bonnes et très belles lorsqu’il regarde ses collègues, ses voisins, le vieillard mourant, le malade en fin de vie, tous ces êtres déformés par trop de misère ou trop de richesse, cette grand-mère retombée en enfance qui joue à la poupée, Caïn qui continue de nous frapper. Aucune forêt amazonienne, aucun sommet alpestre ne peuvent égaler la beauté-bonté de Mario, clochard de la gare de Rome. C’est cela, l’anthropologie de la Bible.
Toutefois, cette primauté d’Adam sur Caïn renferme d’autres messages importants.

La Genèse nous présente, dans le premier chapitre, un rapport homme-nature qui constitue ce dernier gardien et assistant. L’Adam (le terrestre, Adam étant formé du mot adamah, qui signifie  terre), est placé dans le jardin, avec l’ordre de le garder et de le cultiver. Garder : shamar en hébreu. Au chapitre 4 de la Genèse, nous rencontrons à nouveau le même verbe, lorsque Caïn revient des champs où il a tué son frère Abel et, face à la terrible question d’Élohim : « Où est ton frère ? », au lieu de répondre et d’être responsable (du verbe répondre) de son acte, il pose à Dieu une autre question : « Suis-je le gardien de mon frère ? » De nouveau la protection, de nouveau shamar. Il n’y a qu’une protection : si je ne suis pas le gardien de mon frère, je ne peux pas être le gardien de la terre, et vice-versa.

Si nous ne sommes pas les gardiens les uns des autres, nous ne serons jamais capables, non plus, d’être les gardiens de la terre, ni même nos propres gardiens. Là où la protection disparaît, la place de la fraternité est prise par le fratricide, et la terre se tâche du sang des frères. Dieu, lui, parvient à sentir l’odeur des victimes de ce refus de la protection : « La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi » (Gen 4,11).

La fraternité côtoie le fratricide. Dans les rapports entre les êtres humains et entre les créatures l’indifférence n’existe pas : la protection, ou le fratricide. Mais cette première fraternité manquée nous dit aussi que, si la première fraternité de l’histoire a été un fratricide, alors, sur la terre, tout homicide est un fratricide.

3.  Conclusion : Noé, ou Babel ?

Après Caïn, l’humanité devient entièrement corrompue. Élohim se repent, et envoie le déluge. Pourtant, sur une terre dégradée et en profonde « crise », il reste un juste, un seul : Noé. Cet homme juste reçoit un appel, une vocation, et construit une arche de salut.

Le premier signe de la justice de Noé, c’est qu’il répond à cet appel. Mais le second signe, le signe vraiment décisif, c’est le fait qu’il construit une arche donnant contenu et vérité à son appel personnel. Derrière des "appels sans arche de salut", se cachent de nombreuses illusions et, souvent, de nombreuses névroses. Chaque jour, les communautés humaines, les entreprises, le monde, se sauvent de situations dégradées, gâchées, de crises radicales, parce qu’il se trouve des personnes qui entendent un appel de salut et y répondent en construisant une arche de salut. Car il en existe au moins une. Une seule personne peut suffire pour une histoire de salut. Le salut vient grâce à des vocations et grâce à la construction d’arches. Il suffit de quelqu’un – un homme ou une femme – qui crée une œuvre d’art, qui met sur pied une coopérative, une entreprise, un syndicat, une association ou un mouvement politique ; ou encore, quelqu’un qui fonde une famille et la protège, qui protège son enfant, ou qui sauvegarde son métier ; quelqu’un qui parvient à porter dans la durée une croix féconde.

Dans toutes les histoires de salut, qu’elles soient individuelles ou collectives, il se trouve toujours un « juste », et il y a toujours « une arche ». Nous sommes sauvés des déluges parce qu’il y a un homme juste, au moins un, qui entend un appel à construire une arche, et qui la construit.

Cependant, à la fin de l’histoire splendide de Noé et de l’arc-en-ciel, signe du pardon et de l’alliance nouvelle entre Élohim et la terre, nous avons la construction de la tour de Babel.
L’erreur radicale de Babel a été de chercher le salut en s’enfermant entre personnes semblables : tous avaient « une même langue et les mêmes mots » (Gen 11,1). La ville-tour fut construite « afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre » (Gen 11,4). Se disperser, c’est le commandement qu’avaient reçu ceux qui avaient été sauvés du déluge : « soyez féconds et prolifiques, pullulez sur la terre, et multipliez-vous sur elle » (Gen 9,7). Or, les hommes qui avaient été sauvés cherchaient le salut dans le fait de ne pas partir, et de rester au contraire à l’abri du risque engendré par la multiplicité et le pullulement de la vie.

Le péché de Babel a donc consisté à croire que le salut se trouvait dans le fait de construire de hauts murs et de faire naître une communauté qui égare le don reçu.

Avec l’arche, le salut est arrivé par une construction ; à Babel, le salut est né d’une destruction, d’une dispersion. Le salut, tant individuel que collectif, arrive aussi de cette manière : à partir des dispersions, des sorties, des émigrations. La bénédiction féconde consiste à se disperser sur la terre, à peupler de nouveaux mondes, dans la variété et la biodiversité des langues et donc des cultures, des talents, des vocations. La corolle de la fleur est féconde quand elle disperse ses spores. La tentation de Babel apparaît ponctuellement quand nous fuyons les déluges, ou quand nous en craignons d’autres. Au lieu de nous disperser, de sortir, de regarder devant nous et autour de nous avec espérance, au lieu de rechercher des alliés parmi ceux qui sont différents de nous à travers les échanges et des rencontres sources d’avantages mutuels, nous quittons la tente et nous construisons une tour. Or, dans ces tours les enfants ne naissent pas. La tente mobile est la maison qui est bonne pour l’humain.

Dans la vallée de Babel, les hommes n’avaient pas compris que le « ciel » à atteindre ne se trouvait pas dans les hauteurs mais devant eux, sur le chemin de ce qui « n’est pas encore ». Ils n’avaient pas compris qu’une pauvre tente de nomade était plus forte qu’une tour montant jusqu’au ciel.

Hors de l’Éden, dans le jardin de l’histoire, nous ne trouverons pas la nouvelle langue d’Adam en revenant en arrière ni en arrêtant le cours de l’histoire, enfermés dans des tours avec ceux qui nous ressemblent. Nous ne pourrons la retrouver qu’en marchant à la suite d’une voix, d’un arc-en-ciel, d’une étoile, d’un araméen nomade.

De nos jours en Europe, en ces temps de déluges financiers et sociaux, la tentation de Babel revient avec force. Cependant, les Noé aussi se multiplient ; ce sont eux qui combattent les barques de la mort et leurs trafiquants, en donnant vie à des arches de salut, à tous les niveaux. Nous devons continuer à abattre les hautes tours et à construire des arches, pour sauver les hommes et nous sauver nous-mêmes des déluges, anciens et nouveaux. Mais, surtout, nous devons sauver les enfants, nos enfants, les filles et les fils de tous les hommes. La terre promise est pour eux.
Merci.

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