L’avenir n’a « aucun mérite »

À la frontière et au-delà / 8 - La socialité bon marché s’étend et nous trahit

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 12/03/2017

Sul confine e oltre 08 rid« C’est la marque d’une âme grande et belle, de ne chercher d’autre fruit du bienfait que le bienfait lui-même. »

Sénèque, Des bienfaits

Sine merito : sans mérite. C’était le nom sous lequel, entre le Moyen Âge et l’époque moderne, on désignait les monts-de-piété, les premières banques populaires créées et encouragées par le mouvement franciscain de l’Observance. Pour mieux souligner la nature humanitaire ou philanthropique de ces institutions, on leur niait un quelconque mérite. Quelques siècles plus tôt, Bernard de Clairvaux décrivait la passion du Christ en ces termes : donum sine pretio, gratia sine merito, caritas sine modo (don sans prix, grâce sans mérite, amour sans mesure). Autrement dit, le don excluait le prix, l’amour éliminait la mesure et la grâce niait le mérite : il y avait, d’une part, le mérite, le prix et la mesure et, d’autre part, le don, la grâce et la charité.

Ces distinctions et oppositions ont gouverné l’ethos et la spiritualité de l’Occident durant de nombreux siècles, jusqu’au moment où la culture capitaliste, avec sa nouvelle religion pélagienne donc méritocratique, a fini par nous convaincre que tous ces mots allaient dans le même sens, qu’ils étaient tout à fait compatibles ; que le don allait de pair avec le prix, que le mérite était le nouveau nom de l’amour, que la grâce-gratuité avait un sens uniquement lorsqu’elle était présente en quantité « juste » (microscopique), à l’instar des vaccins qui introduisent dans le corps une dose infime d’un virus pour l’immuniser contre celui-ci.

Les plus grandes innovations humaines se sont produites chaque fois que des hommes ont brisé, au sein d’une religion, d’une philosophie ou d’une tradition sapientielle, leur relation économique et rétributive avec les dieux, les idoles, les pharaons et les rois, et qu’ils ont proclamé un jubilé de « libération des prisonniers ». L’une de ces grandes innovations anthropologiques et théologiques se trouve dans le livre de Job, le livre de la Bible qui a le plus combattu la logique économique et rétributive de la religion. Le livre s’ouvre sur un pari entre Dieu-Élohim et son ange Satan, un pari qui porte précisément sur la gratuité. Comme on peut le lire dans le prologue, le Satan était revenu faire un tour sur terre ; face à la rectitude de Job, il demanda à Dieu : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? […] Tu as béni ses entreprises, et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu’il possède. Je parie qu’il te maudira en face ! » (Job 1,9-11). Il est intéressant de remarquer que l’auteur de ce récit choisit le Satan comme le représentant de la vision « économique » de la religion et de la vie, un choix qui, en soi, veut déjà dire beaucoup. Le Satan défie Élohim et Job, il défie Dieu et l’homme afin de voir si, sur terre, il existe au moins un homme qui craigne et aime Dieu « pour rien », c’est-à-dire gratuitement, sans attendre de récompense ni se faire payer.

Nous savons-nous capables d’être bons et justes en raison de la valeur intrinsèque de la bonté et de la justice, ou seulement parce que nous en attendons une quelconque récompense ? Sommes-nous capables d’amour pur ou, au contraire, restons-nous enfermés dans une vision commerciale du don et de l’avoir ? On comprend alors que le thème de la gratuité est intimement lié à celui de la liberté : que reste-t-il de la liberté, la nôtre et celle d’autrui si, en réalité, nos actions sont guidées d’abord par un patron qui, en nous payant, nous fait faire ce qu’il veut ? Car, aujourd’hui comme hier, le premier à être libéré chaque fois que nous dépassons les religions rétributives, c’est Dieu lui-même, qui sort enfin des palais royaux et impériaux pour venir habiter parmi nous.

Il n’est donc guère surprenant que certaines étapes décisives de l’histoire de l’humanité aient été rythmées par des débats, des schismes et des révolutions qui avaient directement trait à la gratuité. Qu’est-ce qui nous sauve vraiment ? Les mérites, les incitations, le profit ou, au contraire, un autre élément qui possède de la valeur justement parce que ce n’est pas du mérite, ni une incitation ou un profit ? Notre valeur, notre dignité infinie, tient-elle au fait que nous la méritons, parce que nous sommes utiles à quelqu’un ou à quelque chose, ou bien pour quelque autre raison plus importante ? C’est là que réside l’essence, la nature de cette dimension que nous appelons gratuité et que les cultures, les religions et les philosophies ont déclinée sous de nombreuses formes, mais qui possède en son cœur cette dimension de non-profit, de non-mérite et de non-incitation. La résistance constante que les civilisations ont toujours opposée, jusqu’à une date récente, à l’affirmation de la logique du marché, découlait de cette intuition, formulée de différentes façons : lorsque l’esprit mercantile apparaît dans les relations humaines, inexorablement il chasse et détruit ce quelque chose de vague et difficile à définir, mais subtil et essentiel, qui s’appelle la gratuité.

L’incitation est aujourd’hui le principal instrument utilisé par le culte capitaliste pour faire disparaître la gratuité du monde des hommes. Or, grâce à Dieu, la nature regorgera toujours de gratuité, à travers le soleil, le ciel, la vie des animaux, la pluie, la neige ou les enfants. Tout culte idolâtrique tend en effet à éliminer les dimensions intrinsèques de nos actions. Tant que nous faisons quelque chose parce que nous y croyons ou parce que cela nous plaît, nous ne sommes pas encore prisonniers des idoles. L’idéologie de l’incitation vide de leur contenu les dimensions intrinsèques de l’action car, en attribuant un prix à chaque chose et à chaque acte, elle finit par exclure du monde la gratuité. L’incompatibilité entre la gratuité et l’idéologie de l’incitation ne réside pas dans l’opposition gratuit-payant, puisque la gratuité est très présente au sein des multiples relations fondées sur des contrats et des prix, de même que de nombreux services rendus gratuitement n’ont en vérité rien de gratuit. Le conflit est plus tranché et renvoie exactement à la thèse du Satan : il est inconcevable que des personnes fassent de bonnes choses gratuitement, « sans être payées ».

La religion de l’incitation continue imperturbablement de se propager car, paradoxalement, elle se présente comme une expression de la « liberté des modernes ».

L’une de ses dernières conquêtes est ce que l’on appelle l’économie du partage. Le partage de maisons, de voitures ou de repas apparaît aujourd’hui comme une expérience innovante et plus humaine que les expériences possibles au sein des marchés traditionnels et des entreprises capitalistes ; dans certains cas, elle l’est même réellement. Cependant, comme toujours, si l’on veut comprendre ce qui se passe y compris dans ce monde fascinant et varié de l’économie du partage, il faut savoir saisir ses effets non intentionnés, qui sont les plus importants.

L’économie du partage consiste à créer de nouveaux marchés dans des secteurs où, auparavant, la gratuité prévalait. Récemment encore, lorsque nous partions en vacances, il nous fallait choisir : loger chez un ami ou à l’hôtel. Lorsque nous voulions dîner à l’extérieur, nous allions soit chez des amis ou parents, soit au restaurant. Si nous prévoyions un voyage, nous pouvions faire du stop ou payer le trajet. Deux mondes bien distincts, obéissant à des logiques opposées : la gratuité et le profit. Actuellement, une troisième voie se développe : durant nos vacances, nous avons la possibilité de nous faire héberger par des familles que nous ne connaissons pas ; lorsque nous voulons manger à l’extérieur, des personnes organisent des repas pour nous ; il existe un réseau de covoiturage pour nos déplacements, et bien d’autres choses encore : il suffit pour cela de payer. Le marché continue de faire son métier, offrant des échanges de services où chacun trouve son compte, entre personnes qui n’auraient jamais pu se rencontrer sans ces nouveaux marchés « collaboratifs », qui fonctionnent en conjuguant socialité et profit. Un phénomène en vogue, tant il semble offrir une nouvelle opportunité sans toucher au reste (hôtel, amis, restaurant, trains, autostop…). Il élargit l’ensemble des choix possibles et, par là même, augmente les libertés des personnes et des sociétés.

En réalité, le marché et ses acteurs ont bien compris que l’arrivée de ces nouveaux produits « lowcost » sont loin de laisser intacts les marchés qui existaient avant eux : en effet, là aussi, une « destruction créatrice » qui bouleverse les anciens équilibres et revenus est à l’œuvre, et elle pourrait bien engendrer une vraie révolution à moyen terme. Ainsi, les acteurs des marchés d’aujourd’hui réagissent et s’inquiètent, les plus malins d’entre eux recherchant des alliances avec ces nouveaux sujets.

Dans le deuxième domaine participant à la révolution de l’économie du partage, celui de la gratuité ou de la socialité sine merito, aucune voix ne s’exprime. Les intérêts marchands sont concentrés, clairs et puissants, et les réactions sont tout aussi déterminées. Les « intérêts » non marchands sont, au contraire, diffus, peu visibles et surtout très faibles. La gratuité ne dispose pas d’organisations par catégorie ou de syndicats, ni de personnalités politiques de référence. C’est ainsi que rien n’évolue. Nous ne nous apercevons pas davantage que, même de l’autre côté de l’économie de partage, une « destruction créatrice » s’opère et qu’en accaparant les biens communs qui ne jouissent d’aucun droit de propriété, elle se produit dans l’indifférence quand elle n’est pas applaudie ; parfois même, elle est accueillie avec le même enthousiasme que celui que l’empereur aztèque Montezuma manifesta à l’Espagnol Hernán Cortés, pensant que le dieu Quetzalcoatl revenait.

Lorsque mon voisin se met à organiser des dîners payants, cela entraîne un « coût opportunité », invisible mais très réel. Même si je ne créerai jamais mon restaurant à domicile, le fait de fixer un prix agit y compris sur moi. Car, au moment de faire mes comptes pour calculer le coût d’un repas avec sept amis, je le calculerai non pas à partir du prix des ingrédients sur le marché, mais à partir du « coût opportunité » le plus élevé du repas des voisins. Peut-être arriverai-je un jour à la conclusion que cela coûte trop cher, et je renoncerai alors à cette socialité gratuite, ou bien je commencerai à réclamer, sinon un paiement, du moins le remboursement de mes frais. D’autres continueront d’inviter des amis à dîner, en leur faisant payer le repas 50% moins cher que dans l’appartement d’à côté. Nous prêterons notre maison à un membre de notre famille pour 80% moins cher par rapport au prix pratiqué sur les logements dans l’économie de partage. Nous aurons l’impression d’être généreux ; quant lui, il pensera que nous lui avons fait un cadeau. Ainsi, les pauvres seront de plus en plus exclus des maisons, des voyages ou des repas, marginalisés par une culture qui n’accepte plus rien ni personne sine merito.

Bientôt, ces nouveaux marchés sociaux seront régulés et deviendront des marchés comme les autres. En attendant, nous aurons réduit le domaine de la gratuité à une peau de chagrin, et nous aurons de moins en moins d’amis.

Dans le livre de Job, le Satan a perdu son pari, parce que Job a su rester juste « pour rien », gratuitement. Durant plus de deux mille ans, sa victoire a été aussi la nôtre, et nous nous sommes montrés capables d’inviter quelqu’un à dîner « sans attendre de récompense ».

Mais si, demain, un autre ange revient nous visiter pour chercher des personnes capables de gratuité, trouvera-t-il un nouveau Job sur notre terre envahie par le mérite, le profit et l’incitation ?

 

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