Plus grands que nos fautes

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Dans cette rubrique sont disponibles tous les éditoriaux de Luigino Bruni de la série "Plus grands que nos fautes ", en commentaire des livres de Samuel, publiés dans Avvenire à partir du 21 Janvier 2018.
 

 

Il restera une grande candeur

Plus grands que nos fautes / 30 – On peut être « roi » tout en ne cessant pas d’être fils

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 19/08/2018

Piu grandi della colpa 31 rid« Je ne vis pas en moi, mais hors de moi,
je suis faillible, je commets
constamment des erreurs,
peut-être pas plus que les autres mais,
je ne sais pourquoi,
j’ai l’impression d’en faire plus…
Oh, dehors il y a les arbres,
il y a les oiseaux et les fleurs... »

Nicola Gardini, Io non vivo in me ma fuori

« Voici les dernières paroles de David : “[…] L’Esprit du Seigneur parle par ma bouche, ses mots viennent sur ma langue. Le Dieu d’Israël […] m’a dit : Le juste qui gouverne les hommes, celui qui les gouverne dans la crainte de Dieu, il est comme la lumière du matin quand se lève le soleil par un matin sans nuages : à cet éclat, après la pluie, l’herbe sort de la terre” » (2 Samuel 23, 1-4). Même si David parlera encore dans la Bible (1er livre des Rois), les livres de Samuel considèrent ces mots comme « les dernières paroles de David », comme un testament. Ici, le roi David parle en prophète, comme celui qui a reçu une nouvelle langue dans laquelle annoncer (dans son cas, également chanter) la parole du Seigneur ; d’ailleurs, à la fin du livre, il sera prêtre. L’auteur sait que nous aussi, arrivés à présent au dernier chapitre de sa vie, nous pouvons témoigner que David a vraiment prononcé des paroles différentes et plus élevées que les siennes et que les nôtres. Il les a prononcées en les mélangeant à des paroles basses, plus basses et viles que les nôtres ; pourtant, Dieu a parlé en David précisément à travers les blessures de son humanité ambivalente.

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Il n’est pas seulement le Dieu des forts

Plus grands que nos fautes / 30 – Le dernier chapitre arrive souvent à un moment différent

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 12/08/2018

Piu grandi della colpa 30 rid« Moïse, voyant que le Seigneur écrivait le mot “patient” dans la Torah, lui demanda : “Cela signifie-t-il que tu es patient avec les fidèles ?” “Non, je le suis aussi avec les infidèles.” “Comment ? s’exclama Moïse. Les infidèles méritent de mourir.” L’Éternel ne répondit rien. »

Louis Ginzberg, Les Légendes des Juifs

Même les plus grandes histoires doivent bien se conclure par un dernier chapitre. Parfois, ce dernier est le plus beau et, dans tous les cas, il est un condensé de la vie de la personne. Pourtant, alors que, dans les romans, le bon lecteur sait repérer le moment où la ligne du récit amorce un dernier tournant et approche de sa conclusion, lorsque nous essayons de lire le livre que nous sommes en train d’écrire, nous ne parvenons presque jamais à saisir le moment où commence le déclin et à changer. Cela tient simplement au fait que nous aimons trop la vie et ses paroles et que nous sommes trop attachés aux illusions. Ainsi, mal préparés, souvent nous nous laissons surprendre par la dernière page, parce que nous n’avons pas su l’intégrer au dernier chapitre, qui lui aurait donné tout son rythme et son sens. Nous perdons le fil de l’histoire et, parfois, nous nous égarons.

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Le geste d’une mère agit comme un levain

Plus grands que nos fautes / 29 – Pour nous rappeler sans cesse que n’importe quel fils est le fils de tous

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 05/08/2018

Piu grandi della colpa 29 rid« Elle est sûre de retrouver ta mère au Ciel, et elle est certaine aussi de retrouver ton autre grand-mère. Madame Maria Vincenza m’assura que, si le Père éternel ne te prenait pas directement sous sa protection, tous les trois protesteraient tant que le Paradis se transformerait en un véritable enfer. »

Ignazio Silone, Il seme sotto la neve

De nombreuses pathologies affectant les religions judéo-chrétiennes et la civilisation occidentale qui découle d’elles, sont la conséquence directe du mariage conclu entre la foi et l’économie. La conception du péché, perçu comme une dette, est à l’origine et au cœur de l’humanisme biblique, qui a débouché sur une vision mercantile de la religion et du salut. Lorsque la logique de débit et crédit va de la terre au ciel, il se crée une organisation peut-être plus abstraite que notre capitalisme financier.

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Les paroles de paix sont féminines

Plus grands que nos fautes / 28 – Il serait bon de voir l’histoire avec des yeux de mère

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 29/07/2018

Piu grandi della colpa 28 rid« Le grand vizir, qui, comme on l’a déjà dit, était malgré lui le ministre d’une si horrible injustice, avait deux filles, dont l’aînée s’appelait Scheherazade, et la cadette Dinarzade. […] Un jour qu’ils s’entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit : “Mon père, j’ai une grâce à vous demander […]. J’ai dessein d’arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d’une manière si funeste.” »

Les Mille et une nuits

Si les paroles sont capables de tuer, elles savent aussi éloigner la mort. Le logos est le principal ennemi du tanatos. Tant qu’il nous reste quelque chose à raconter, nous pouvons reporter d’un jour son arrivée et, lorsqu’elle viendra parce que nous aurons achevé notre récit, nous découvrirons que nous avions encore une histoire à raconter, et cette histoire était pour elle.

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Dieu se tient aux côtés des victimes

Plus grands que nos fautes / 27 – Apprenons à trouver le Père là où nous ne l’attendons pas

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 22/07/2018

Piu grandi della colpa 27« Je ne m’adresserai plus à toi, et même si tu voulais plus tard faire quelque chose, ton aide ne m’apportera aucune joie. Adopte l’attitude qui te semblera la plus indiquée. Moi, je l’enterrerai. […] Libre à toi de mépriser les lois que les Dieux tiennent à cœur. »

Sofocle, Antigone

L’histoire que nous racontent les livres de Samuel est une succession d’homicides, de fratricides, d’incestes, de viols, de violences atroces. Le Seigneur, protagoniste de nombreuses pages de la Bible, semble ici se tenir en-dehors de la mêlée, se contentant d’observer le spectacle de mort que lui offrent les hommes. Et pourtant, la Bible, dans tous ses livres, continue de nous parler de Dieu, de contenir en elle ses paroles et sa parole. Mais où, et comment ?

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Sauvons chaque fils accroché à un arbre

Plus grands que nos fautes / 26 – La Bible est un exercice moral qui nous apprend à devenir plus humains

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 15/07/2018

Piu grandi della colpa 26 rid« C’est Platon qui mettra fin aux lamentations des hommes célèbres et les qualifiera de femmes et hommes vils, afin que ceux que nous prétendons éduquer pour défendre le pays dédaignent se comporter d’une façon semblable à eux. »

Matteo Nucci, Le lacrime degli eroi

Nous, hommes et femmes, aimons de nombreuses choses mais, par-dessus tout, nous aimons nos enfants. C’est pourquoi une vraie réconciliation entre un enfant et l’un de ses parents est l’une des joies les plus sublimes sur terre, peut-être même la plus grande. La parabole du « fils prodigue » figure parmi les paraboles les plus belles et les plus célèbres des évangiles, entre autres parce qu’elle évoque un fils qui rentre chez lui et une réconciliation. Or, dès que nous sortons de cette parabole de Luc pour écrire les paraboles de chair de notre vie, nous nous apercevons que, dans presque tous les cas, les enfants qui étaient revenus repartent. Ils retournent au milieu des cochons, recommencent à dilapider leur part d’héritage et, parfois, ils reviennent pour prendre même le reste qui ne leur « revient » pas. Souvent, les familles et les communautés doivent chercher leur joie et la savourer dans le laps de temps qui s’écoule entre un retour et un nouveau départ, dans l’espace entre le « baiser du père » et le « baiser de Judas ».

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La paix et l’intelligence des mères

Plus grands que nos fautes / 25 – Toute histoire de fratricide est malheureusement une histoire vraie

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 08/07/2018

Piu grandi della colpa 25 rid« Divin Laertiade, subtil Odysseus, arrête, cesse la discorde de la guerre intestine, de peur que le Kronide Zeus qui tonne au loin s’irrite contre toi. Ainsi parla Athènè, et il lui obéit, plein de joie dans son cœur. »

Homère, L’Odyssée, Conclusion

Lorsque l’on traverse une crise profonde et complexe, la rencontre avec quelqu’un qui nous présente la situation sous un autre angle peut se révéler décisive. Quelqu’un qui nous fait monter en haut d’un col afin que nous puissions regarder d’en haut notre ville assiégée et, de là, découvrir des échappatoires que nous ne pouvions voir lorsque nous étions encore plongés dans la lutte. Dans la Bible, ce sont surtout les prophètes et les femmes qui offrent ces perspectives différentes. Il existe en effet une analogie entre prophétie et génie féminin. L’un et l’autre sont concrets, enclenchent des processus, s’expriment par la parole et par le corps, et leur instinct invincible leur fait invariablement choisir la vie, à laquelle ils croient et qu’ils célèbrent jusqu’à son dernier souffle. Les prophètes et les mères abritent en eux et engendrent une parole vivante qu’ils ne contrôlent pas ; ils lui offrent leur corps afin que leur enfant-parole se fasse chair, sans qu’ils en deviennent maîtres.

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Le cœur infiniment grand des femmes

Plus grands que nos fautes / 24 – L’amour vrai ne recourt pas à la violence et reste à nos côtés

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 01/07/2018

Piu grandi della colpa 24 crop rid« En vérité, l’homme est un fleuve impur. Il faut être devenu océan pour pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur. »

Friedrich Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra

Nous ne transmettons pas seulement notre patrimoine génétique puis notre patrimoine économique à nos enfants : nos vertus et nos péchés s’ajoutent à leur héritage. Ils se transmettent par les yeux, avec lesquels ils nous regardent avant de nous imiter ; un enfant d’un couple de fumeurs a par exemple deux fois plus de chances de devenir fumeur qu’un enfant de non-fumeurs. Notre style de vie relationnelle, les vices et les vertus présents au sein de notre foyer, notre générosité et notre avarice constituent une sorte d’ADN culturel et moral que nous transmettons à nos enfants, presque toujours sans bénéfice d’inventaire. Même lorsque nos enfants parviennent à devenir meilleurs que nos péchés (cela se produit parfois, grâce à Dieu), ils demeurent à jamais fortement conditionnés par notre héritage éthique. Lorsque nous décidons de céder aux tentations qui nous guettent invariablement à chaque carrefour de notre vie, nous amassons la première dot que nous laisserons à nos enfants et au monde de demain.

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Le registre de la souffrance invisible

Plus grands que nos fautes / 23 – L’histoire humaine n’est pas le jouet de Dieu

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 24/06/2018

Piu grandi della colpa 23 rid« Les leçons sanglantes que nous enseignons reviennent, une fois apprises, châtier le précepteur. La justice à la main impartiale présente le calice empoisonné par nous à nos propres lèvres… »

William Shakespeare, Macbeth

Il ne suffit pas de réussir à ne pas se faire voir pour être innocent. Les grandes civilisations anciennes ont créé leurs lois et normes éthiques sous des yeux situés au-dessus des leurs. Aujourd’hui, fascinés que nous sommes par l’éthique du contrat, nous avons renoncé à ce regard « des hauteurs », et nous l’avons remplacé par des millions d’yeux qui nous surveillent et nous épient en permanence « d’en bas ». Or, lorsque nous introduisons dans notre monde des yeux non humains situés en-dessous des nôtres, ce sont soit les yeux des idoles, soit ceux de nos ouvrages, qui sont incapables de nous faire voir les anges et le paradis. Ce regard différent et plus élevé nous enseignait, entre autres choses, que le mal et les péchés que nous commettons agissent même lorsqu’ils restent secrets.

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La lettre à ne pas lire

Plus grands que nos fautes / 22 – Les visages à connaître et à reconnaître et l’ignorance providentielle

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 17/06/2018

Piu grandi della colpa 22 rid« Emma laissa tomber le feuillet. Sa première impression fut une sensation de malaise dans le ventre et dans les genoux, puis un sentiment de culpabilité aveugle, d’irréel, de froideur et de crainte ; puis elle désira que ce fût déjà le lendemain. Immédiatement, elle comprit que ce désir était vain, car la mort de son père était la seule chose qui s’était produite dans ce monde et qui continuerait de se produire indéfiniment. »

J.L. Borges Emma Zunz

Le nom de l’autre est toujours un mot pluriel et symphonique. Par conséquent, pour reconnaître une personne, nous devons voir et accueillir sa riche multiplicité. La première blessure infligée à la victime, c’est la négation d’au moins une facette de sa personnalité. Lorsque Myriam voilée accoste sur la rive, nous la qualifions de « musulmane », sans voir qu’elle a un fiancé, qu’elle est infirmière, végétarienne et pacifiste, qu’elle peint et aime la poésie. C’est ainsi que nous commençons à profaner sa dignité : nous ne la connaissons pas parce nous ne voulons pas la reconnaître. En voyant ensuite Jeanne, qui ne porte pas le même voile, nous la qualifions de « religieuse ». Peu nous importe qu’elle soit bibliste et qu’elle ait été professeur d’histoire avant d’entrer au couvent, qu’elle joue parfaitement du piano ou qu’elle soit présidente d’une ONG. En ne voyant que la religieuse en elle, nous l’empêchons de nous dire qu’elle est aussi une femme. Chaque fois qu’une personne est réduite à une seule de ses dimensions, c’est le début d’une histoire de violence.

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Chrétiens, c’est-à-dire hommes et frères

Plus grands que nos fautes / 21 – Il n’y a pas de rhétorique qui tienne : toute guerre est fratricide

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 10/06/2018

Piu grandi della colpa 21 rid« Rabbi Pinchas dit : “Qui prétend que les paroles des Enseignements sont une chose en soi et que les paroles du monde en sont une autre, sera appelé un négateur de Dieu”..»

Martin Buber Les récits hassidiques

Dans mon village, lorsque j’étais enfant, on désignait un être humain par le mot chrétien (ou plutôt cristià, en dialecte d’Ascoli Piceno). Pendant très longtemps, je pensais que « chrétiens » était le nom des êtres humains. Je ne le percevais pas comme un mot religieux, et la plupart des habitants de mon village l’employaient sans savoir que ce terme si couramment utilisé était issu de la religion. Les hommes étaient des chrétiens et les femmes, des chrétiennes.

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La splendide laïcité de Dieu

Plus grands que nos fautes / 20 – L’humanisme biblique est une éducation sans fin à la liberté

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 03/06/2018

Piu grandi della colpa 20 rid« Si ton cœur ne veut plus revenir,
s’il ne veut plus brûler de passion
et renonce à souffrir,
même sans faire de projets d’avenir,
mon cœur peut aimer pour deux. 
»

Luisa Sobral, Amar pelos dois

Lorsque nous essayons de répondre à un appel, notre existence évolue entre le souvenir d’une grande libération et l’attente de l’accomplissement d’une grande promesse, entre mémoire et espérance. Tout se joue entre ces deux rives du fleuve, et le métier de la vie consiste à apprendre à rester à gué, sans céder à la tentation de la nostalgie de la rive dont nous venons, ni de celle qui nous répète que l’abordage n’était qu’un mirage. Les eaux ne peuvent nous engloutir et le courant ne peut nous emporter tant que nous restons agrippés à la corde invisible qui relie la Mer Rouge au Jourdain, entre autres parce que, plus nous approchons de l’autre rive, plus le bout de corde que nous tenons ferme s’effiloche sous la pression de notre main.

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La dignité différente des femmes

Plus grands que nos fautes / 19 – Les paroles vraies des exclus et des exclues sauvent aussi Dieu

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 27/05/2018

Piu grandi della colpa 19 rid« Ce fut par la grâce de Dieu, et non pas par ses mérites, que Noé trouva dans l’arche un lieu où s’abriter de la furie indomptable des eaux. Il avait beau être meilleur que ses contemporains, il ne méritait pas que des miracles s’accomplissent pour lui. »

Louis Ginzberg Les légendes des Juifs

C’est la religion qui a inventé l’homo œconomicus, et ce bien avant que l’économie ne le réinvente. Dieu a été le premier partenaire commercial des hommes, car l’économie qui se pratique sur les marchés n’est qu’une extension de l’économie déjà présente dans la sphère religieuse. Les premières unités de monnaie que l’humanité ait connues, ce furent les chèvres, les moutons, les agneaux, parfois aussi les enfants et les vierges, que les hommes utilisaient pour payer leurs dieux, généralement pour les endetter ou, parfois, pour réduire la dette originelle qui écrasait les communautés.

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Comme les stèles érigées en mémoire des innocents

Plus grands que nos fautes / 18 – Les bourreaux humilient, niant la dignité de l’homme

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 20/05/2018

Piu grandi della colpa 18 rid«« La relation je-tu consiste à se placer face à un être extérieur, c’est-à-dire radicalement autre, et à le reconnaître comme tel. Cette reconnaissance de l’altérité ne consiste pas à se faire une idée de l’altérité. Il ne s’agit pas de penser l’autre, ni de l’envisager comme différent, mais de s’adresser à lui, de lui dire tu. »

Emanuel Lévinas Martin Buber

Le dialogue est le fil qui tisse nos relations sociales bonnes et fécondes. Écouter et dire, le silence et la parole, les phrases et les gestes constituent l’essence de la traversée (dia) réciproque de la parole (logos). Dialoguer, c’est se laisser traverser par l’autre tout en lui demandant la permission de se faire traverser par notre parole. Traverser est un verbe de déplacement, qui évoque le temps et l’espace, des lieux, des noms, la chair, et il est toujours créateur de nouveauté.

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L’honneur de l’exclu

Plus grands que nos fautes / 17 – Les voies de Saül sont après tout couvertes de poussière, comme les nôtres

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 13/05/2018

samuele 17 210x300« Saül : Oh, mes enfants !... — Je fus père. —
Te voilà seul, ô roi ; il ne te reste plus un seul
de tes nombreux amis ou serviteurs.
— Aurais-tu payé pour la terrible et inexorable colère de Dieu ? »

Vittorio Alfieri, Saul

Chaque fois qu’il fait une lecture authentique, le lecteur y prend une part active et créative. Loin d’être le simple spectateur des histoires qu’il lit, il en est le coauteur et acteur. Dans cette forme spéciale de lecture qu’est la lecture de la Bible, le lecteur reçoit la faculté, mystérieuse mais réelle, de transformer les personnages en personnes qui, comme toutes les personnes vivantes, grandissent, changent, se déplacent et font des rencontres inattendues. Arrive alors le moment où les personnes bibliques commencent à interagir entre elles, à tisser des trames relationnelles différentes de celles que leur premier auteur avait imaginées et voulues. C’est ainsi que la sorcière d’Endor se fait l’amie du père du fils prodigue, que Jérémie se découvre frère de David et que Saül devient le compagnon de route et d’infortune de Job, jeté comme lui sur un tas de fumier par un Dieu qui souhaite (Saül) ou permet (Job) leur malheur. L’un comme l’autre, Saül et Job, sont frappés par des châtiments divins plus grands que leur (possible) faute ; tous deux sont plongés dans le silence d’un Dieu muet, qui ne leur délivre pas de paroles de vie, peut-être parce que, tout simplement, il attend les nôtres.

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Les saintes paroles des exclus

Plus grands que nos fautes / 16 – Toute vie peut faire éclater la compassion et le bien

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 06/05/2018

Piu grandi della colpa 16 rid« Le Baal-Shem dit à l’un de ses disciples : “La plus infime part qui puisse te venir à l’esprit, moi, je l’aime plus que tu n’aimes ton unique fils.” »

Martin Buber, Les récits hassidiques

Les aruspices, les mages et les devins reviennent souvent dans la Bible. Il s’agit d’une forme de fausse prophétie très répandue dans l’Antiquité et énergiquement combattue par les prophètes ; elle a représenté une tentation constante et très séduisante pour Israël, qui y a d’ailleurs cédé plus d’une fois. Cette fausse prophétie incarne une religiosité populaire archaïque qui n’a jamais disparu et, de nos jours, son commerce est florissant. La foi biblique se trouve menacée non pas par l’athéisme, mais par des dieux naturels et plus simples que le Seigneur, qui viennent se substituer à lui. Aujourd’hui comme hier, dans la religion et dans la vie, nous sommes constamment tentés de nous persuader que nous représentons quelque chose de plus petit et de plus banal que notre réalité complexe et magnifique.

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L’art de l’étreinte est infini

Plus grands que nos fautes / 15 – Nous apprenons le métier de la vie en savourant les brefs moments de paix

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 29/04/2018

Piu grandi della colpa 15 rid« Dieu est l’Autre par excellence, l’Autre en tant qu’autre, le tout autre, et pourtant, l’accord avec ce Dieu ne dépend que de moi. L’instrument du pardon est entre mes mains. Or, mon prochain, mon frère, est dans un certain sens plus autre que Dieu : pour obtenir son pardon, je dois parvenir à faire en sorte qu’il s’apaise. Et s’il refuse ? Comme nous sommes deux, tout se trouve mis en péril. L’autre peut me refuser son pardon et m’en priver à tout jamais. »

Emanuel Levinas, Quatre lectures talmudiques

Chaque jour, des millions de personnes font et disent de mauvaises choses, ce qui ne les empêche pas de dire ou de faire de bonnes choses en toute sincérité, juste avant ou après. La bonté et la méchanceté s’entremêlent, car c’est tout simplement le propre de la condition humaine. La Bible connaît très bien ce mystère ambivalent de toute personne, peut-être le plus grand de tous les mystères. Nous pouvons devenir méchants et nous égarer jusqu’à perdre le fil d’or de notre vie, et pourtant, jusqu’à notre dernier souffle nous sommes encore capables de bonté, car nous avons été créés à l’image et à la ressemblance d’une danse infinie d’amour réciproque à laquelle aucun péché ne saura mettre fin. Caïn a tué son frère Abel, mais il n’a pas tué l’Adam, le premier (et dernier) homme. Et, tandis que Caïn continue de tuer Abel, l’Adam persiste inlassablement à le ressusciter, chaque jour. Aucune méchanceté fratricide présente en nous n’est capable de détruire cette empreinte originelle de bien gravée au plus profond de notre être. Ainsi, si le mal peut être banal, le bien, lui, ne l’est jamais. Le mal possède certes une résilience qui peut être très grande, pourtant elle sera toujours inférieure à la résilience du bien. C’est ce bien qui résiste obstinément et qui nous rend plus beaux que nos nombreuses fautes. C’est là que réside l’immense optimisme anthropologique de la Bible, qui a sauvé l’Occident après et pendant ses péchés les plus atroces, et qui continue de nous sauver.

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La hâte pleine de sagesse des femmes

Plus grands que nos fautes / 14 – C’est en pansant les blessures et en agissant à temps que l’on construit la paix

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 22/04/2018

Piu grandi della colpa 14 rid« Nous voyons les biens comme un moyen, comme les fils d’un voile qui masque les relations sous-jacentes. Notre attention se porte sur les flux d’échanges, dont les biens ne représentent pourtant que la trame»

Mary Douglas, The World of Goods

Le don est un mot grand et, par conséquent, ambivalent. Car, s’il n’était pas ambivalent, il ne serait pas grand, de même que l’amour, la religion, la communauté, la vie et la mort sont grands et ambivalents. La « capacité à donner et à accueillir les dons » est une possible définition de la nature humaine, car qui dit don dit liberté, autonomie, dignité, beauté. Les dons que nous recevons ou faisons représentent des étapes décisives dans notre vie et dans celle de ceux que nous aimons, du premier au dernier, lorsque nous rendrons au centuple ce premier don reçu ; alors, seulement, nous en saisirons toute la valeur, mais aussi la valeur et le sens de ce dernier don que nous ferons.

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La force faible qui nous sauve

Plus grands que nos fautes / 13 – Renoncer à tuer pour sauver son nom et couper un pan du manteau

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 15/04/2018

Piu grandi della colpa 13 rid« Cher mal,
je ne te demande pas de te justifier ;
c’est cela, la loi de l’hospitalité…
Je t’offre un abri
à toi qui me prives de toit.
Je ne t’aime pas, mal,
je te sais adroit, je te surveille,
je te sers de nid,
à toi qui me dégustes
avant de recracher le noyau. »

Chandra Livia Candiani, Fatti vivo

Les conflits peuvent revêtir de multiples formes. Chaque époque vient en ajouter de nouvelles à celles reçues en héritage. La Bible en connaît elle aussi plusieurs. Citons le conflit entre Caïn et Abel, où une frustration verticale (entre Caïn et Dieu qui rejetait ses propositions) se transforme en violence horizontale (envers Abel) ; le conflit entre Joseph et ses frères aînés, où l’envie aboutit à l’élimination de celui qui en est l’objet, vendu aux chameliers en route vers l’Égypte ; ou encore, le conflit entre Abraham et son neveu Loth, déclenché par l’abondance de ressources dans un espace commun réduit et qui se règle par une séparation : Abraham, généreux, laisse Loth choisir où il s’établira (« Sépare-toi donc de moi. Si tu prends le nord, j’irai au sud ; si c’est le sud, j’irai au nord » : Genèse 13,9).

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La communauté métissée capable d’engendrer

Plus grands que nos fautes / 12 – On apprend le métier de la vie en se mettant en chemin

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 08/04/2018

Piu grandi della colpa 12 rid« Enfant, il m’est arrivé de regarder avec sympathie et un infini respect le visage à moitié flétri d’une femme, sur lequel on eût dit qu’il était écrit : “La vie et la réalité sont passées par là.” Pourtant, nous sommes vivants, et cela renferme quelque chose de merveilleux. Appelle-le Dieu, nature humaine ou comme tu voudras ; il y a là cependant quelque chose que je ne saurais définir au sein d’un système, même si ce quelque chose est très vivant et vrai et, pour moi, c’est cela, Dieu. »

Vincent Van Gogh, Lettres, 179, 193

Lorsqu’une vocation est authentique et qu’elle se développe bien, après les « hosanna » de la foule arrive la passion en son temps. Il s’agit toujours d’une période cruciale, où le dessein et la mission de cette personne commencent à se révéler de façon plus nette, car les événements qui constituent sa toile de fond obscure en font ressortir les contours lumineux. Il en va ainsi de David qui, après ses premiers succès à la cour et dans le cœur de Saül, sa victoire contre Goliath et le chant des femmes à sa gloire (« Saül en a battu des mille, et David, des myriades »), se retrouve à présent obligé de fuir et de se cacher parce que Saül veut le tuer. Le texte nous le présente désormais comme un fugitif nomade errant de ville en ville, en constant danger de mort, sans demeure fixe, vulnérable et pauvre. Tout comme Abraham, Moïse, Marie et Joseph. Lui aussi est un Araméen errant ; lui aussi est en quête de bienveillance et d’hospitalité ; comme nous tous qui, dès notre venue au monde, devenons des mendiants en quête d’une bonne âme qui nous accepte et nous accueille chez elle, et nous ne cessons alors plus de la chercher, jusqu’à la fin.

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La promesse d’un ami est vraie

Plus grands que nos fautes / 11 – Si l’amour est unique, les amours sont multiples : éros, philia, agapè…

de Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 01/04/2018

Piu grandi della colpa 11 B rid« Pierre, m’aimes-tu ? [agapè] – Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime [philia]. 
Pierre, m’aimes-tu ? [agapè] – Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime [philia].
Pierre, m’aimes-tu ? [philia] »

Évangile de Jean 21,15-17

Si l’amour est unique, les amours sont nombreux. Nous aimons beaucoup de personnes et beaucoup de choses, et nous sommes aimés de nombreuses personnes, de différentes façons. Nous aimons nos parents, nos enfants, nos fiancé(e)s, nos maris ou femmes, nos frères et nos sœurs, nos instituteurs et institutrices, nos grands-parents et cousins, les poètes et les artistes. Et nous aimons nos amis et amies, beaucoup. L’amour humain ne se limite pas aux êtres humains : il englobe les animaux et la nature tout entière pour aller jusqu’à Dieu. Les Grecs disposaient de deux mots principaux pour dire amour : éros et philia, qui n’épuisaient certes pas ses nombreuses formes, mais qui offraient un registre sémantique plus riche que le nôtre pour décliner ce mot fondamental de la vie. Un lexique capable à la fois de faire la distinction entre le « je t’aime » adressé à la femme que l’on aime et le « je t’aime bien » adressé à un ami, et de reconnaître que le second n’était ni inférieur au premier, ni moins authentique.

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L’entreprise une affaire de don

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Entreprise affaire don rid modpar Anouk Grevin, Bénédice de Peyrelongue, Benjamin Pavageau, Olivier Masclef, Pierre-Yves Gomez et Sandrine Fremeaux

Editions Nouvelle Cité, 2015
Collection du G.R.A.C.E.

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Le Cube de l’entreprise

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Carte d’identite de l’Economie de Communion

logo_edc_benvL’Economie de Communion (EdeC) est un mouvement international dont le but est de réaliser et de rendre visible une société humaine qui prend modèle sur la première communauté chrétienne de Jérusalem, où « ils étaient un seul cœur et une seule âme et nul parmi eux n’était dans le besoin » (Actes 4). Il vise à réduire la pauvreté grâce au partage et à la communion.
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Points de repère pour les entreprises Economie de communion

Binari_rid_modL’Économie de Communion (EdeC) propose aux entreprises qui adoptent son message et sa culture, des “Points de repères pour les entreprises EdeC”, qui reflètent la vie et la réflexion d’entrepreneurs EdeC du monde entier ; elles suivent le schéma des ‘sept couleurs’, selon les intuitions fondatrices du charisme de l’unité dont l’EdeC est l’expression....
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