L’aube de minuit

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Dans cette rubrique sont disponibles tous les éditoriaux de Luigino Bruni de la série "L’aube de minuit", en commentaire du livre du Jérémie, publiés dans Avvenire à partir du 23 Avril 2017.
 

Passer par le trou de l’aiguille de la parole que l’on attend

L’aube de minuit / 26 – La hâte à donner des réponses faciles laisse s’installer la peur

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 15/10/2017

171015 Geremia 26 rid« Si Dieu existe, il a aujourd’hui plus que jamais besoin de quelqu’un qui, même s’il ne sait pas dire qui il est, dise au moins qui il n’est pas. Nous avons besoin de changer Dieu pour le garder, mais aussi pour que lui nous garde. »

Paolo de Benedetti, Quale Dio?

Lorsqu’un jour, la rencontre avec la Bible arrive, s’il s’agit d’une rencontre chaste (car on ne se sert pas de la Bible pour son bonheur personnel), libre (car on est prêt à découvrir de nouvelles réalités et à revoir vraiment ses convictions sur la religion) et gratuite (car on ne cherche à convertir personne, sinon son propre cœur), l’amitié avec la parole biblique se transforme en une merveilleuse éducation à l’intimité de la parole et des paroles. On commence enfin à aimer les poètes, à les comprendre davantage et différemment, à les remercier du fond de son âme. On découvre toute la profondeur de la sagesse, on apprend à la distinguer de l’intelligence et des talents naturels et, par là même, à la trouver en abondance chez les pauvres, et l’on se met alors à les écouter afin d’apprendre d’eux. Si on a, en outre, suffisamment de courage et de résilience pour arriver jusqu’aux prophètes, les découvertes deviennent de plus en plus grandes et bouleversantes. On devine, par exemple, quelque chose de la relation qui existe entre les différentes paroles présentes dans la Bible. On prend conscience que, quand la parole du Seigneur arrive, de diverses façons et après différents laps de temps, dans l’âme des prophètes elle n’est que parole de Dieu ; or, dès lors qu’elle parvient de leur âme jusqu’à leur bouche et qu’ils la prononcent, elle se fait aussi parole de Jérémie, d’Isaïe ou d’Amos.

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Le « stabat » est un art magnifique

L’aube de minuit / 25 – Le risque de la rencontre et la déchéance morale du monde

Pari Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 08/10/2017

171008 Geremia 25 rid« Salue les rives du Jourdain,
Les tours abattues de Sion...
Ô ma patrie si belle que j’ai perdue !
Ô souvenir si cher et si fatal ! »

 T. Solera e G.Verdi, Nabucco/Nabucodonosor

Nous pouvons imaginer mille fois la fin d’une histoire et nous en faire une certaine idée, car cette fin était déjà inscrite dans les nombreux signes que nous avions perçus et interprétés. Pourtant, lorsqu’elle arrive pour de bon, c’est toujours différent. Nous avions beau savoir que notre Marc grandirait, le jour où nous avons pris conscience qu’il n’était plus notre magnifique « petit », cela a déclenché en nous des émotions et des larmes totalement différentes et très belles. Nous avions prévu et très souvent répété que nos mauvaises actions nous vaudraient de graves ennuis ; pourtant, le jour où nous nous sommes effectivement présentés au tribunal, la réalité fut tout autre, avec son lot de souffrances et de larmes sincères que nous n’avions pas su anticiper. Nous avions préparé dans le menu détail notre dernier jour au sein de notre communauté ; et pourtant, au moment de fermer pour la dernière fois la porte derrière nous et d’en franchir définitivement le seuil, ce que nous avons ressenti au plus profond de notre cœur était tout à fait nouveau : nous ne pouvions ni imaginer le goût de ce dernier pain partagé avec nos compagnons, ni soupçonner cette nostalgie du ciel qui nous a accompagnés tout au long de notre vie. Nous ne le savions pas, nous ne pouvions ni ne devions le savoir, sans quoi nous n’aurions jamais réussi à prendre cet envol. Nous pouvons et nous devons nous préparer, accueillir avec douceur l’idée de sa venue inéluctable ; or, lorsque l’ange de la mort arrivera bel et bien, cela ne ressemblera pas à ce que nous avions rêvé, et nous nous étonnerons de voir qu’au cours de notre vie, nous avions aussi appris à mourir. Pourtant, nous ne pouvions pas le savoir, autrement cela n’aurait pas été le don le plus grand.

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Les pauvres anges des pauvres

L’aube de minuit / 24 – Les mutilations de l’âme pèsent plus lourd que celles du corps

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 01/10/2017

171001 Geremia 24 crop rid« Notre devoir envers nos prochains ne se limite pas à ceux qui vivent près de nous. Ce sont les événements eux-mêmes qui établissent un lien entre le Samaritain et l’Israélite blessé. En se trouvant dans cette situation, il a accédé à une nouvelle proximité. Dans notre monde, ceux que nous ne pouvons pas considérer comme nos prochains sont bien peu nombreux. »

Amartya SenL’idée de justice

La laïcité de la Bible est une chose très sérieuse, mais de plus en plus éloignée de notre vie de croyants et de « laïcs ». L’humanisme biblique est avant tout un discours sur la vie, sur toute la vie, en particulier sur la vie humaine. La Bible nous parle certes beaucoup de Dieu, mais pas seulement de lui, car elle nous parle surtout de nous. En effet, comme elle nous l’enseigne, il n’y a pas que Dieu dans la vie : il y a aussi la vie. Le Dieu de la Bible sait se tenir en retrait et se taire pour nous laisser la place, pour faire une place à notre liberté et à notre responsabilité. Il ne cherche pas à monopoliser notre vie, pas plus qu’il ne réclame un culte continuel et perpétuel : cela, seules les idoles le veulent et l’obtiennent. Le Dieu de la Bible est un libérateur, et il ne nous libère pas des idoles pour mieux nous asservir à lui car, s’il le faisait, il serait l’idole parfaite. Il enclenche des processus sans occuper d’espace, pas même les lieux sacrés, qu’il fréquente d’ailleurs peu, car il préfère la rue, la maison ou le verger au temple. Mais, surtout, il aime observer ce qui se passe sous le soleil et nous suivre avec un regard d’espoir dans le plein exercice de notre humanité. S’il s’étonne devant nos méchancetés, il s’étonne encore plus de la beauté de nos actions, face au spectacle admirable de la solidarité et de la fraternité, en particulier de cette solidarité et cette fraternité merveilleuses qui commencent dans le cœur des plus pauvres et des exclus.

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Les sables mouvants des illusions

L’aube de minuit / 23 – Accepter la vérité, c’est se réconcilier et non se résigner

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 24/09/2017

170917 Geremia 23 1 rid« Cassandre :Maintenant, ai-je manqué le but ou l’ai-je atteint comme un habile archer ? Suis-je une fausse divinatrice qui va bavardant et frappant aux portes ? Sois témoin ! Atteste et jure que je connais les crimes antiques de ces demeures. […] L’horrible travail de la prophétie me fait tourbillonner, je n’en peux plus, j’en sens les atroces prémices. »

Eschilo, Agamennon

Lorsqu’au cours de notre vie, nous avons cultivé une grande illusion, assumer la désillusion est toujours très compliqué et extrêmement douloureux. En outre, si nous avons vécu avec cette illusion en toute bonne foi et durant de longues années, nous préférons dans presque tous les cas l’entretenir le jour où nous voyons se profiler une possible désillusion. Car appeler l’illusion par son vrai nom suppose de prononcer des paroles trop douloureuses à dire jusqu’au bout : échec, (auto)tromperie, immaturité, manipulation. Alors qu’il nous suffirait de comprendre que la désillusion n’est que le bon ornement de l’illusion, et de la vivre comme un passage béni pour porter de bons fruits, avant d’achever dans la vérité notre voyage sous le soleil. Dans le combat entre illusion et désillusion – car il s’agit bel et bien d’une lutte à mort, notamment chez les personnes justes et honnêtes – l’issue dépend bel et bien de la personne que nous avons face à nous dans l’arène. Si nous avons pour compagnon de route un ou plusieurs faux prophètes, nous restons emprisonnés dans l’illusion et nous continuons à nier la réalité, même quand elle est évidente aux yeux de tous. Car les faux prophètes sont passés maîtres dans l’art de présenter les faits contraires à leur idéologie comme l’ultime épreuve à surmonter avant d’être enfin prêt pour le vrai salut. En revanche, si, lors de ce combat, nous rencontrons un vrai prophète, le temps de l’illusion peut enfin s’achever, et la souffrance mauvaise et oppressante se transformer en bon tourment libérateur. Lorsque nous voyons s’écrouler totalement et définitivement ce qui nous était apparu pendant si longtemps comme la vie la plus belle et la plus vraie sur la terre et dans le ciel, le seul salut possible consiste à accueillir docilement la désillusion. L’inviter à dîner, sortir nos plus belles nappes et nos plus beaux couverts, déboucher une bouteille du meilleur vin de notre cave. Faire la fête ensemble, convier nos quelques vrais amis et les rares prophètes. Sans ce repas de réconciliation, impossible de découvrir un jour que cette vie était vraiment belle, peut-être plus belle encore que nous ne l’avions imaginé.

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Le chant de l’Araméen errant

L’aube de minuit / 21 – La vérité de la vie et le salut se rencontrent en route

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 10/09/2017

170910 Geremia 21 2 rid« Même si tu ne lis pas la Bible, tu y figures. »

E. Canetti, Le cœur secret de l’horloge

Lorsqu’une communauté traverse une crise profonde, longue et à l’issue incertaine, l’élément réellement en jeu, c’est le lien entre le passé et l’avenir. Car, s’il est vrai que seul un bon avenir peut faire du passé une bénédiction, le racheter et le libérer du piège de la nostalgie, il reste que, sans une bonne histoire datant d’hier et à raconter aujourd’hui, nous n’avons pas de paroles nouvelles pour raconter aux autres et nous raconter un lendemain bon et crédible. Les crises individuelles et collectives sont des manques d’avenir et de passé, car c’est l’amitié entre le passé et l’avenir qui rend le présent fécond et beau, à tous les âges de la vie. Même lorsque le crépuscule est proche et que l’ombre de notre passé ne cesse de s’étirer, nos souvenirs nous nourrissent et nous accompagnent constamment ; le présent ne peut se contenter du passé, si grand et merveilleux soit-il. Nous devons attendre une nouvelle parole, attendre de revoir le visage d’une de nos filles, qui viendra aujourd’hui, ou bien espérer revoir enfin le visage de Dieu bien gardé au cœur du désir de toute une vie. Pour bien vivre le temps de la crise, il est alors indispensable d’avoir un avenir enthousiasmant qui fleurit sur un présent réconcilié avec un passé vécu comme don et comme promesse, au-delà des blessures, des déceptions et des échecs. C’est dans la juste réciprocité entre les racines et les bourgeons, entre bereshit et eskaton, que l’on acquiert réellement la capacité à continuer d’engendrer dès à présent la vie et l’avenir.

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Le don du second récit

L’aube de minuit / 22 – La vie qui renaît n’est pas qu’une simple copie de la vie brûlée

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 17/09/2017

170917 Geremia 22 rid« Si je lis un livre et que tout mon corps devient froid au point qu’aucun feu ne peut le réchauffer, je sais que c’est de la poésie. »

Emy Dickinson, extrait d’une lettre

Même l’écriture peut être une activité spirituelle. On écrit de nombreuses façons, pour de nombreuses raisons, et l’on écrit des choses très différentes. Pourtant, il y a toujours eu et il y aura toujours des personnes qui écrivent parce qu’elles ont senti et écouté un commandement intérieur. Les poètes le savent bien, eux qui écrivent pour répondre à une voix qui les appelle, et leur poésie devient alors le fruit d’un « oui » à une incarnation. Ils nous enseignent que l’écriture est secondaire car, auparavant, il y a le don d’une voix, d’une parole, d’un esprit. Nombreuses sont les paroles dites, aussi grandioses soient-elles, qui ne deviennent pas des paroles écrites. Pourtant, il n’est pas un seul écrit grandiose qui ait d’abord été formulé dans l’âme par une parole susurrée. C’est cette dimension vocationnelle et spirituelle de la parole écrite qui fait que même nos autres paroles écrites sans obéir à une vocation particulière peuvent mystérieusement être vraies ou, du moins, ne pas être toujours et entièrement fausses.

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Le rachat de la promesse

L’aube de minuit / 20 – C’est la gratuité qui prépare l’avenir et nous sauvera tous

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 03/09/2017

170903 Geremia 20 rid« Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier. »

Martin Luther

Après les grands chapitres sur les consolations, les bénédictions et les promesses, après l’annonce de la nouvelle alliance, le livre de Jérémie revient à la chronique du siège de Babylone, de la conquête et de la destruction imminente de Jérusalem (en l’an -587). Des jours terribles, qui nous accompagneront jusqu’à la fin du livre, où s’accomplira la prophétie et s’achèvera la vie du prophète. C’est Baruch, compagnon fidèle et secrétaire de Jérémie, dont le nom apparaît pour la première fois dans le texte, qui nous rapporte ces faits et ces paroles. En reprenant le fil de l’histoire, nous retrouvons Jérémie prisonnier du roi Sédécias. Nous connaissons déjà le chef d’accusation, puisqu’il constitue le cœur même de sa mission de prophète : « Pourquoi profères-tu ces oracles : “Voici ce que dit le SEIGNEUR : Je vais livrer cette ville au pouvoir du roi de Babylone ; il s’en emparera” » (Jérémie 32,3). Les prophéties de Jérémie, niées par les faux prophètes, par les chefs du peuple et les prêtres du temple, sont donc en train de se réaliser.

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La plus grande réciprocité

L’aube de minuit / 19 – Ensemble à travers le pacte-communion qui change le cours de l’histoire

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 27/08/2017

170827 Geremia 19 rid« J’ai compris plus tard et je continue d’apprendre que c’est en vivant pleinement la vie terrestre que l’on apprend à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu’un – un saint, ou un pécheur converti, ou un homme d’Église (ce qu’on appelle une figure de prêtre), un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant – […], et c’est cela que j’appelle vivre dans le monde. »

D. Bonhoeffer, Lettre du 21 juillet 1944

Il n’existe peut-être pas de don plus grand que le don de l’espérance. Il s’agit d’un bien primaire. En effet, nous pouvons très bien être repus de biens de consommation et de confort mais mourir désespérés. La terre promise nous semble toujours impossible à atteindre et l’exil interminable, et plus encore lorsque nous traversons les déserts. Celui qui nous donne une espérance véritable et non vaine commence par regarder notre désespoir dans les yeux, le traverse et le fait sien. Il lutte contre les faux espoirs, il subit toutes les conséquences et les blessures de cette lutte, il résiste à cette dimension de pietas humaine qui amène tant de personnes à céder à la tentation d’offrir de fausses consolations, à soi-même et aux autres. Du cœur de la nuit, les prophètes nous annoncent une aube vraie, que nous ne voyons pas encore mais que nous pouvons entrevoir avec leurs yeux. Comme lorsqu’autour de nous, depuis longtemps tout n’exprime que la mort et la vanitas et qu’un jour, un ami nous parle du paradis. Cette fois-ci, tout nous semble enfin vrai, au-delà des paradis artificiels qui nous avaient leurrés du temps de nos illusions. Enfin, tout est grâce, tout est charis, tout est gratuité : « Pour toi, je fais poindre la convalescence, je te guéris de tes blessures » (Jérémie 30,17).

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Un exil qui est une bénédiction

L’aube de minuit / 18 – L’humanité et le pouvoir des empires visibles (et invisibles)

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 20/08/2017

170820 Geremia 18 rid« Le monde entier est un exil pour ceux qui philosophent. Il est encore bien délicat celui à qui la patrie est douce ; il est déjà fort celui pour qui toute terre est une patrie ; mais il est parfait celui à qui le monde tout entier est un exil. »

Hugues de Saint-Victor, Didascalicon, XIIe siècle

« Ruiner et démolir, déraciner et renverser », entendit résonner Jérémie le jour où il comprit sa vocation de prophète. Cependant, en même temps que ces paroles il en entendit deux autres, différentes et complémentaires : « bâtir et planter » (Jérémie 1,10). En effet, il ne suffit pas de prédire de sombres scénarios pour être un prophète véritable : la terre est peuplée de personnes qui dépeignent, parfois en toute bonne foi, un présent et un futur noirs dans le simple but de recevoir l’approbation de nombreuses personnes désespérées qui alimentent leur propre désespoir. Jérémie ne berce pas son peuple d’illusions en lui promettant un bien-être et une paix imaginaires ; mais, lorsqu’il prophétise cette vérité amère qui dérange, il sait aussi prononcer des paroles vraies et sublimes d’espérance.

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Une prophétie n’est jamais faite d’incitations

L’aube de minuit / 17 – Il est primordial d’identifier ceux qui se servent du passé pour tuer l’avenir

di Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 13/08/2017

170813 Geremia 17 rid« Ne réponds pas au sot selon sa folie de peur que tu ne lui ressembles toi aussi ; réponds au sot selon sa folie de peur qu’il ne s’imagine être sage. »

Proverbes, 26

Trabalho, travail, trabajo, du latin trepalium, désignait un joug destiné aux animaux. Une barre en bois taillé, avec des cordes et des lacets, qui rappelait le bras horizontal d’une croix. Au fil du temps, ce joug est devenu le symbole de la soumission des animaux et des personnes, de l’esclavage. Les peuples ont conquis leur liberté et fait triompher la justice en brisant ces jougs qui les enchaînaient, et ils se sont libérés de ces tourments et tribulations. Personne n’aime être soumis, placé par les autres sous un joug. Seul le message subversif et très net de Jésus de Nazareth pouvait se permettre de recourir à l’image du joug pour exprimer le lien entre lui et ses disciples : léger et doux, tout en restant un joug. En utilisant cette image paradoxale, peut-être l’évangéliste pensait-il là aussi à Jérémie : « Au début du règne de Sédécias, fils de Josias, roi de Juda, la parole que voici s’adressa à Jérémie de la part du SEIGNEUR. “Ainsi parle le SEIGNEUR : Fabrique-toi des liens et des barres de joug. Tu en mettras sur ton cou” » (Jérémie 27,1-2).

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Au-delà des déserts de paroles trahies

L’aube de minuit / 16 – Reconnaître et enrichir la famille prophétique de la terre

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 06/08/2017

170806 Geremia 16 rid« Un jour, Rabbi Mosche de Kobryn déclara : ‘Je vois qu’aucune des paroles que j’ai prononcées n’a trouvé une seule personne pour les accueillir dans son cœur. Les paroles qui viennent du cœur vont droit au cœur ; or, si elles ne trouvent personne, alors Dieu accorde à l’homme qui les a prononcées la grâce de ne pas les laisser errer sans demeure, mais de les faire toutes retourner dans le cœur dont elles sont sorties…’ Quelque temps après sa mort, un ami confia : ‘S’il avait eu quelqu’un à qui parler, il serait encore vivant.’ »

Martin Buber, Les récits hassidiques

Bien que les prophètes possèdent chacun une personnalité unique et leur propre nom, la prophétie est une expérience collective. Elle forme une communauté, une tradition, et celui qui arrive continue la même course, livre les mêmes batailles et donne de nouvelles paroles à la même voix. Chaque vrai prophète est engendré par les prophètes qui l’ont précédé, et il nourrit les prophètes qui viendront après lui. Cette chaîne générative spirituelle constitue le fondement de la fidélité à la parole, parce que tout prophète sait qu’il écrit un chapitre d’un livre qui sera complété par d’autres. S’il manque des paroles à ce chapitre, ou bien, s’il contient des paroles partielles et modifiées, celui qui poursuivra l’écriture du livre aura entre les mains un matériel frelaté ; il n’aura pas à sa disposition les paroles nécessaires pour écrire les siennes propres, et la version finale s’en trouvera appauvrie et faussée.

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Le chant des voix différentes

L’aube de minuit / 15 – La hauteur de Dieu nous évite d’exprimer seulement nos rêves

de Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 30/07/2017

170730 Geremia 15 rid« Depuis l’image tendue / je surveille l’instant / dans l’imminence de l’attente – / et je n’attends personne ; dans l’ombre claire / je guette la cloche / qui, imperceptiblement, répand / une poussière de son – / et je n’attends personne ; entre quatre murs / écrasés d’espace / plus qu’un désert / je n’attends personne ; pourtant, il doit venir, / son chuchotement ; il viendra, si je résiste / s’épanouir en secret, / il viendra à l’improviste, / quand je l’attendrai le moins ; il viendra comme pour pardonner / ce qui fait mourir, / il viendra me donner la certitude / de son trésor et de mon trésor, il viendra réconforter / mes peines et les siennes, / il viendra, et peut-être vient-il déjà. »

Clemente Rebora, Dall’immagine tesa

La fausse prophétie pratiquée en toute bonne foi est peut-être la plus répandue sous le soleil et l’une des plus dangereuses. Il y a toujours eu et il existe encore de faux prophètes de mauvaise foi, qui ne font résonner aucune voix et le savent bien. Cependant, il existe aussi de faux prophètes qui le sont en toute bonne foi, qui ne font résonner aucune voix et ne le savent pas, qui confondent la « voix de Dieu » avec leurs propres fantaisies, émotions et pensées. Les faux prophètes ne sont pas tous des vauriens et des escrocs : parmi eux, on trouve des personnes convaincues d’être des prophètes alors qu’elles ne le sont pas.

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Le don nouveau du Dieu fidèle

L’aube de minuit / 14 – Seul un Père qui n’est jamais indifférent offre sa miséricorde

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 23/07/2017

170723 Geremia 14 rid« Frère athée, noblement pensif, à la recherche d’un Dieu que je ne peux te donner, traversons ensemble le désert. De désert en désert, allons au-delà de la forêt des religions, libres et nus vers l’Être nu, et là, où la parole meurt, que notre chemin s’arrête. »

Davide Maria Turoldo, Canti Ultimi

La vie pourrait être racontée comme l’histoire de ses crises. Bien que la Bible regorge de ces histoires, nous ne le percevons pas et nous recherchons dans les textes bibliques des vérités, des paroles religieuses, des consolations. C’est ainsi que nous passons à côté des pages les plus grandes de la Bible, qu’elles s’ouvrent seulement lorsque nous parvenons jusqu’aux hommes et femmes qui se cachent derrière les paroles du Seigneur, à ces êtres humains entiers qui les ont prononcées. La parole biblique ne nous change pas tant que nous ne nous laissons pas toucher dans notre chair par ses hommes et ses femmes, tant que nous ne leur permettons pas d’entrer dans les recoins les plus intimes de notre âme, et d’y entrer en tant que personnes concrètes possédant un nom et une histoire, avec leurs blessures, leurs doutes et leurs malédictions. Trop souvent, la Bible ne sauve rien, ou presque, parce que nous nous laissons à peine toucher par elle. Dans de rares cas, un personnage de la Bible parvient à franchir le seuil de notre âme, à s’introduire par un trou de serrure resté ouvert par erreur. Ce personnage devient alors une personne plus réelle et concrète que nos amis et nos enfants ; il bouleverse l’aménagement de nos intérieurs et de nos chambres à coucher. Si c’est Jérémie qui entre, la maison se retrouve sens dessus dessous ; alors, dans ce désordre général, peut-être pouvons-nous redevenir pauvres de choses et de Dieu, et sentir enfin planer l’esprit qui, dans les maisons aux portes fermées et dans les temples gardés et protégés, ne réussit pas à souffler. Trop de personnes restent en-dehors de l’horizon spirituel du monde car, quand il vient nous visiter, il entre dans une maison aux fenêtres fermées et trop pleine de choses bien rangées, qui ne contient pas assez d’oxygène pour nous permettre de respirer.

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La vérité jusqu’à la moelle de la vie

L’aube de minuit / 13 - Comment Dieu nourrit notre existence et la change à tout jamais

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 16/07/2017

170716 Geremia13 rid« Mon âme se réfugie constamment dans l’Ancien Testament et dans Shakespeare. Là, au moins, on sent quelque chose : là, ce sont des hommes qui parlent. Là, on aime, on déteste, on tue son ennemi, on maudit toutes les générations de ses descendants ; là, on pèche. »

Soren Kierkegaard, cité d’après Scipio Slataper, Ibsen

Le livre de Jérémie marque un nouveau stade de la conscience humaine, un bond en avant dans le processus d’humanisation, une vraie innovation anthropologique et spirituelle. Cela vaut pour son livre tout entier, notamment ses confessions. Si nous permettons à cette innovation ancienne de pénétrer dans l’intimité de notre conscience et si nous sommes prêts à en payer le prix élevé, elle peut encore s’accomplir, ici et maintenant.

Dès le premier chapitre de son livre, Jérémie a alterné le contenu de sa mission de prophète et ses confessions intimes, nous dévoilant ainsi son âme, ses espérances et ses angoisses. Or, au point culminant de son journal intérieur, nous arrivons aux chapitres 19 et 20, au moment où les faits qu’il raconte et sa poésie atteignent des sommets inégalés.

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Pourtant, Dieu nous attend près du tour

L’aube de minuit / 12 - L’insuffisance de la prudence et la théologie des mains

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 09/07/2017

Lavorazione ceramica 01 rid« Le travail physique constitue un contact spécifique avec la beauté du monde et un contact d’une plénitude telle que l’on ne peut rien trouver d’équivalent ailleurs. »

Simone Weil, Attente de Dieu

Pour comprendre la prophétie et les prophètes de la Bible, nous aurions besoin d’une laïcité que nous avons perdue. En effet, il n’y a pas plus laïc qu’un prophète, entre autres parce que, lorsqu’il parle de Dieu, il ne fait qu’exprimer encore et toujours la vie, l’histoire, les larmes, les espoirs, le quotidien et le travail. Les discours des prophètes portaient sur les hommes et sur les femmes, et tout le monde pouvait et devait les comprendre, même sans être expert en théologie. C’est cela, leur laïcité, si nous tenons vraiment à utiliser un terme qui leur aurait été totalement incompréhensible, car ce que nous percevons comme laïc n’était pour eux rien d’autre que la vie, toute la vie. La première difficulté, souvent décisive, pour comprendre la Bible et les prophètes, réside dans le mot « Dieu » même. Lorsque nous rencontrons ce mot, inévitablement nous nous trouvons face à un concept recouvert de plusieurs millénaires de culture, de christianisme, de théologie, de philosophie puis, plus tard, par la modernité, ses athéismes, la science et la psychanalyse ; c’est ainsi que nous ne comprenons plus le Dieu des prophètes et leur parole, eux qui auraient besoin de la pauvreté du Sinaï, des briques d’Égypte, de l’indispensable liberté offerte par la tente de l’Araméen errant. Voilà pourquoi, aujourd’hui comme hier, ceux qui écoutent le mieux la Bible ont toujours été les enfants : sans leur liberté et leur pauvreté, on ne peut entrer dans ce Royaume.

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#EocwiththePope

L’aube de minuit

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