Pourquoi repartir des biens communs et des biens relationnels. D’après l’intervention que l’économiste Luigino Bruni a tenu hier lors de la seconde journée du Congrès Mondial des Familles qui se tient actuellement à Dublin.

de Luigino Bruni

version originale publiée sur Avvenire le 23/08/2018

Famiglia Avvenire ridEconomie est un mot grec qui renvoie directement à la maison (oikos nomos, règles pour gérer la maison), et donc à la famille. Cependant l’économie moderne, et davantage encore l’économie contemporaine, s’est pensée comme un milieu régi par des principes différents et à de nombreux égards opposés aux principes et aux valeurs qui ont toujours régi et continuent de régir la famille. Un principe qui fonde la famille, peut-être le premier et celui qui sous-tend les autres, c’est celui de gratuité ; principe particulièrement éloigné de l’économie capitaliste, qui connait des ersatz à la gratuité (rabais, philanthropie, soldes) qui ont pour fonction d’immuniser les marchés de la vraie gratuité.

La famille est en effet le principal lieu où nous apprenons pour toute la vie et spécialement depuis l’enfance ce que Pavel Florensky appelle « l’art de la gratuité ». C’est là, surtout en tant qu'enfants, que nous apprenons aussi à travailler, car il n'y a pas de travail bien fait sans gratuité. Notre culture, cependant, associe la gratuité au gratuit, au gadget, à la remise, à la demi-heure en plus au travail qui n’est pas rémunérée, au prix zéro (Saint François a au contraire déclaré que la gratuité a un prix infini: on ne peut pas l’acheter ou la vendre car elle est inestimable). En réalité, la gratuité est quelque chose de très sérieux, comme l'a expliqué avec une clarté extrême Caritas in Veritate, qui revendique à la gratuité également le statut de principe économique. La gratuité est charis, grâce, mais c’est aussi l’agape, comme le savaient bien les premiers chrétiens, qui ont traduit le mot grec agape par l’expression latine charitas (avec un h), précisément pour indiquer que ce mot latin traduisait en même temps. l'agape mais aussi la charis, et c’est pourquoi cet amour différent n'était pas seulement eros ni seulement philia (amitié). La gratuité, cette gratuité, est donc une manière d’agir et un style de vie qui consiste à s’approcher des autres, de soi-même, de la nature, de Dieu, des choses non pas pour les utiliser de façon utilitaire à notre avantage, mais pour les reconnaître dans leur altérité et leur mystère, les respecter et les servir. Dire gratuité signifie donc reconnaître qu'un comportement doit être fait parce qu'il est bon et non parce qu’il est récompensé ou sanctionné. La gratuité nous sauve ainsi de la tendance prédatrice qu’il y a en chaque personne, elle nous empêche de manger les autres et nous-mêmes. C'est ce qui distingue la prière de la magie, la foi de l'idolâtrie, ce qui nous sauve du narcissisme, qui est la grande maladie de masse de notre époque, à cause de l'absence de gratuité.

Si la famille veut et doit cultiver l'art de la gratuité, elle doit faire très attention de ne pas importer dans son foyer la logique de l'incitation qui prévaut aujourd'hui partout. Malheur, par exemple, si on utilise la logique de l’incitation au sein des dynamiques familiales ! L'argent en famille, en particulier vis-à-vis des enfants et des jeunes (mais avec tout le monde), doit être très peu utilisé, et s'il doit être utilisé c’est comme prime ou reconnaissance de l'action bien faite pour des raisons intrinsèques, mais jamais comme prix. Une des tâches typiques de la famille est de former les personnes à l’éthique du travail bien fait, éthique qui découle du principe de gratuité. Si, en revanche, même au sein de la famille, on commence à mettre pratique la logique et la culture de l'incitation et que l'argent devienne ainsi le "pourquoi" on fait ou ne fait pas les tâches et les petits travaux domestiques, ces enfants en tant qu’adultes seront difficilement de bons travailleurs, car le travail bien fait de demain repose toujours sur cette gratuité qu’on apprend surtout dans les premières années de la vie, et particulièrement à la maison.

L'absence du principe de gratuité dans l'économie dépend également, et beaucoup, de l'absence du regard féminin. La maison, l’oikos, a toujours été le lieu habité et dirigé par les femmes. Mais, paradoxalement, l’économie a été et continue d’être une question qui se joue entièrement sur le registre masculin. Les hommes aussi ont toujours été concernés par la maison, et beaucoup. Leur regard s’est toutefois concentré sur les moyens de subsistance, sur le travail extérieur, sur les biens, sur l’argent. Et lorsque l’économie est sortie de la vie domestique et est devenue politique, sociale et civile, le regard et le génie féminin sont restés à l’intérieur de la maison et le masculin est resté la seule perspective de la praxis et surtout de la théorie économique et managériale. Les femmes considèrent la maison et l’économie en voyant en premier lieu l’écheveau des relations humaines qui s’y déroulent. Les premiers biens qu’elles voient sont ces biens relationnels et les biens communs, et à l’intérieur de ceux-ci elles voient aussi les biens économiques. Ce n’est certainement pas un hasard si l’Économie de Communion est née du regard d’une femme (Chiara Lubich), si la première à théoriser les biens communs a été Katherine Coman (en 1911) et si Elinor Ostrom a été récompensée (seulement femme jusqu’à présent) par le prix Nobel d’économie en raison de ses travaux sur les biens communs. Et ce sont deux femmes (Martha Nussbaum et Carol Uhlaner) qui sont à l'origine de la théorie des biens relationnels. Lorsque le regard féminin sur l'économie fait défaut, les seules relations observées sont les relations instrumentales, où ce n’est pas la relation qui est un bien, mais où les relations humaines et avec la nature sont des moyens utilisés pour se procurer des biens.

Si le regard et le génie féminin de l’oikos-maison avaient été présents dans les fondements théoriques de l’économie moderne, nous aurions eu une économie plus attentive aux relations, à la redistribution des revenus, à l’environnement et peut-être à la communion. C’est en fait la communion le mot clé qui, de la famille, peut passer à l’économie actuelle. Et ici s'ouvre un discours spécifique pour les chrétiens. L’église aujourd’hui est appelée à être toujours davantage prophétie, si elle veut se sauver et sauver. La prophétie est aussi une parole de la famille. La plupart des prophètes bibliques étaient mariés et de nombreux paroles et gestes prophétiques de la Bible sont des paroles de femmes. Isaïe a appelé son fils Seariasub, ce qui signifie «un reste reviendra», ce qui est l'un des grands messages de sa prophétie. Il n'a pas trouvé de meilleur moyen pour lancer son message prophétique que d’en donner le nom à son fils. Chaque enfant est un message prophétique, car il dit par son seul être que la terre aura encore un avenir et qu'il sera meilleur que le présent. Pour être crédible, la prophétie de la famille aujourd'hui doit prendre la forme des enfants et de l'économie, et donc du partage, de l'accueil et de la communion. Car aussi bien les enfants que l'économie ne sont que la vie ordinaire de tout le monde et de chacun, qui est le seul endroit où la prophétie se nourrit et grandit.

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Le nouveau lexique du bien vivre social

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Institutions - 02/02/2014
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Biens d’expérience - 17/11/2013
Point critique - 10/11/2013
Capitaux - 03/11/2013
Pauvreté - 27/10/2013
Biens relationnels - 20/10/2013
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Richesse - 06/10/2013
Nouveau lexique - 29/09/2013

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