L’EdeC, en route vers 2031

Logo_Brasile_2011_rid2Luigino Bruni, Mariapolis Ginetta, 29 mai 2011

Seigneur, donne-moi ceux qui sont seuls.
J’ai éprouvé dans mon coeur la passion qui envahit le tien pour l’abandon qui submerge le monde entier.
J’aime chaque être malade et solitaire.
Même les plantes qui souffrent me font de la peine… même les animaux seuls.
Qui console leur peine ?
Qui pleure leur mort lente ?
Et qui presse sur son propre coeur leur coeur désespéré ?
Donne-moi, mon Dieu, d’être dans le monde le sacrement tangible de ton Amour, de ton être qui est Amour : être tes bras, qui étreignent et consument en amour toute la solitude du monde.
(Chiara Lubich, Méditations)

Qu’est devenue l’EdeC après ses 20 ans de vie et à la suite de cette assemblée ?

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Cette Assemblée touche à sa fin et nous sommes prêts à vivre ensemble la deuxième étape de Sao Paolo, pour la journée du 20ème anniversaire de l’EdeC.
Le coeur plein de gratitude, demandons-nous ce qu’est devenue l’EdeC à la suite de nos travaux, des expériences partagées, des dialogues et de tous les moments formels et informels vécus au cours de cet événement que nous avons construit ensemble, spécial et plein de grâces. Je vais essayer d’en tracer quelques lignes.

Ici intervention

Une première découverte que nous avons faite ensemble est celle d’avoir compris, à nouveau et de façon toute nouvelle, que les questions que s’était posées Chiara et qui ont fait naître l’EdeC, dans ce pays, étaient de grandes questions : nous avons revu et nous nous sommes rappelés, grâce au thème de Alberto et au dernier panel, que l’EdeC a la vocation à concerner, de façon générale, la vie économique, le rôle du marché, le rapport entre la richesse et la pauvreté, et qu’elle n’est pas seulement une proposition pour un nouvel entrepreneur et une nouvelle entreprise. Nous avons aussi compris que cette vision générale, vaste, est encore à peine plus grande qu’une semence, mais nous voulons que cette semence porte du fruit et devienne un arbre. Nous nous sommes rappelés et nous avons compris que l’EdeC naît de la critique d’un système économique erroné qui, bien que sachant construire des gratte-ciel, ne sait pas donner à Page 2 sur 10 manger à un enfant qui, tout près, meurt de faim. La transformation des entreprises, des entrepreneurs et des travailleurs a, pour nous, un sens si, en partant de ce mécontentement, elle s’oriente vers ce modèle de développement que nous voulons changer pour y apporter davantage de communion, d’unité et de fraternité.
En même temps, nous avons compris que dans l’EdeC il existe, bien qu’encore in nuce (en embryon), un concept d’entrepreneur, différent et nouveau et d’une nouvelle entreprise. Un entrepreneur, nous l’avons vu, qui est fraternel, capable d’innovations difficiles, « créateur de gâteau » (et non seulement qui donne des « tranches de gâteau » aux « pauvres ») ; qui sait travailler en réseau, à l’intérieur et à l’extérieur de l’EdeC ; qui croit en la Providence parce qu’il sait, tous les jours, la voir à l’oeuvre dans sa vie, et qu’il en bénéficie sur le plan économique ; qui n’a pas peur de sa vulnérabilité et des blessures rencontrées au sein de ses relations parce que dans ces blessures, il y voit même des bénédictions ; qui part à la recherche des pauvres, des « seuls », parce qu’il sait que le moyen le plus sûr et le plus efficace pour apporter sa contribution pour un monde plus uni et fraternel, est celui de les insérer dans le système de production, de créer avec eux des possibilités de travail et de croissance ; un entrepreneur qui cherche de nouvelles formes de gouvernance pour donner vie à ces « outres nouvelles » pour le « vin nouveau » de l’EdeC.
Nous avons vu aussi qu’au cours de ces vingt années nous avons vécu et compris beaucoup de choses ensemble et que la compréhension même de ce qu’est la pauvreté considérée dans la perspective de la communion, a grandi (grâce aussi à la coopération avec l’AMU ‘Action Monde Uni’ et aux expériences coûteuses des pionniers comme celles de la Bolivie).
Avec le thème de Geneviève, le panel et toutes les expériences partagées, nous avons posé un nouveau regard sur notre manière spécifique d’aimer les personnes en situation de pauvreté, en comprenant comment aider ces personnes, l’importance de considérer la personne dans le réseau de relations où elle est plongée (familial, communautaire, civil, politique…), l’urgence de mettre en route de nouveaux instruments qui mettent plus en lumière la réciprocité plutôt que l’aide unilatérale (tel que le microcrédit par exemple ou les expériences du Bangko Kabajan).
Grâce à Vera nous sommes revenus à la racine de l’idée de la personne dans l’EdeC, une personne capable de communion, d’amour, de vivre la culture du don : l’homo agapicus. (l’homme agapé).
Et je pourrais et devrais continuer en rappelant surtout la vie abondante et riche venue en évidence à travers les expériences exprimées sur la scène et au cours des pauses, dans les « business corners », dans les entretiens personnels : l’EdeC a été et sera surtout, toujours, la vie d’un peuple, une vie qui apporte fondement, vérité, et force prophétique aux paroles que l’on dit et que l’on écrit, qui seraient des paroles vides de sens si elles ne jaillissaient pas de cette vie qui est toujours plus grande.
Quels sont donc les défis qui nous attendent à la lumière du chemin parcouru au cours de ces vingt ans et au cours de cette Assemblée ? Nous sommes reconnaissants à tous ceux, très nombreux, sur la terre et au ciel, qui ont cru, dans leur quotidien, à la prophétie de Chiara et l’ont déjà fait devenir histoire.
Je me limiterai simplement, sûr d’avoir déjà partagé et compris avec beaucoup d’entre vous, l’une ou l’autre chose que je vais dire, à tracer quelques-uns de ces défis en espérant ne pas exprimer uniquement ce que je pense, mais être l’expression de ceux qui vivent, paient et pensent ces réalités.

Les terrains où se joue l’avenir de l’EdeC

Les entrepreneurs et la création de nouvelles richesses

Un premier défi concerne les entreprises de l’EdeC. Au cours de ces vingt ans, nous avons compris, en faisant souvent fausse route, que la principale contribution qu’offre l’EdeC pour soulager l’extrême pauvreté et construire une économie et un monde de communion pour réaliser le principal objectif que Chiara a donné à l’EdeC, n’est pas d’abord la redistribution des richesses (prendre l’argent et les ressources des « riches » pour les donner aux « pauvres ») mais la création de nouvelles richesses, intégrant dans ce processus, les personnes en difficulté, défavorisées selon plusieurs point de vue : on crée de nouveaux « gâteaux », on ne recoupe pas seulement et d’une autre façon les « parts » d’un gâteau donné et créé ; parce que si celui qui reçoit les bénéfices de la richesse créée, ne participe pas tout de suite et de façon visible et concrète au processus de production, il est très difficile que l’aide reçue ne soit pas paternaliste ou d’assistance. Quand Chiara a lancé ici la « bombe », elle a dit, nous l’avons rappelé et médité à nouveau ce matin : « nous devons donner vie à de nouvelles entreprises » et non pas : « nous devons convertir nos entrepreneurs pour qu’ils soient plus généreux et donnent plus ». C’est sûr ! Ce deuxième aspect doit exister (pour les entrepreneurs et pour nous tous), mais avant cela, dans l’EdeC, il existe une proposition de production et non pas de redistribution, même si les deux aspects ne s’excluent pas l’un l’autre puisque l’EdeC redistribue la richesse, avant tout en la créant de façon différente, inclusive, durable, fraternelle, équitable. Et l’on recherche une authentique participation des travailleurs à la gestion de l’entreprise.
Et là je voudrais noter en passant, que nous devons aussi revoir, dans nos statistiques, notre façon de compter les bénéfices donnés par les entreprises ; parce que s’il est vrai que les bénéfices sont à partager en trois, et que la communion n’est pas la philanthropie, alors le « tiers » qui est réinvesti dans l’entreprise pour sa pérennité et pour créer des postes de travail (ou qui est distribué aux sociétaires et aux actionnaires pour une rémunération juste et équitable de leur investissement), c’est aussi l’économie de communion, c’est la richesse partagée pour le bien commun.
Le primat de la création de richesse sur la redistribution est un défi à prendre encore au sérieux et à développer, parce que pendant ces vingt ans nous avons beaucoup souligné, et à raison (parce qu’il est coessentiel), ce que donne l’entrepreneur. Beaucoup d’entre eux ont donné, et beaucoup, prenant ce risque sans garantie, donnant aussi quand la prudence aurait suggéré de faire une réserve. Ces dons ont parfois été trop simplistes et compris de façon réductive, parce que « donner de l’argent » est moins que « de donner et créer des occasions, des postes de travail, de mettre en lumière des talents… », oubliant ainsi que le premier don des entrepreneurs est de mettre en oeuvre sa vocation d’entrepreneur qui est un talent de créativité, de résolution des problèmes, de création de choses nouvelles, d’innovation, de capacité à changer le monde dans lequel il travaille.
C’est un premier aspect, une frontière importante pour les années à venir : relancer une nouvelle période d’enthousiasme, de créativité, d’idées nouvelles, de nouvelles entreprises et de nouveaux projets pour que les anciens et nouveaux entrepreneurs, ensemble ou en réseau, soient dans leur rôle, un rôle qui est celui de « repousser les frontières vers l’avant », les frontières du développement et de la civilisation, et non pas celui d’être de généreux philanthropes. Le premier don est toujours celui de la vie et l’entrepreneur de communion donne aussi sa vie surtout en innovant, en créant des choses nouvelles qui deviennent une chance pour et avec les autres.

En rapport direct avec la pauvreté

Un deuxième pas est à faire.
Pour que cette nouvelle saison de lancement, de créativité et d’enthousiasme de l’enfantadulte, puisse se concrétiser, je suis convaincu que l’EdeC a, aujourd’hui, un besoin vital d’un rapport direct et vital avec les visages réels et concrets de la pauvreté et des pauvres. Nous l’avons vu ces jours-ci : les expériences prophétiques de toutes ces années, les plus fortes, sont celles qui naissent là où l’on vit dans des contextes de pauvreté bien visible et où la créativité de l’agape et la communion permettent de trouver de nouvelles solutions avec les personnes en situation de pauvreté.
Quand Chiara, frappée par la « couronne d’épines » de la pauvreté à Sao Paolo et au Brésil, a lancé l’EdeC, elle a appelé la communauté brésilienne à faire quelque chose de plus pour résoudre ce scandale. Et le Brésil s’est lancé : « Nous sommes pauvres mais nombreux ». Peu après, le Pôle Spartaco et plus de 100 entreprises ont vu le jour parce que l’EdeC était directement et visiblement liée à cette pauvreté que Chiara nous avait présentée. S’il manque, chez les protagonistes des entreprises de l’EdeC, ce contact direct avec les situations de pauvreté, ils risquent de perdre, au fil des ans, le sens profond de ce qu’ils font. Ce n’est pas suffisant de recueillir des fonds en Europe, aux États-Unis ou dans les zones les plus riches de nos pays pour les utiliser dans les parties les plus pauvres du monde ou de nos propres pays. C’est sûr que la communion des biens est aussi cela ; et l’EdeC a aussi une vocation mondiale et globale qui exige cette redistribution des richesses aux personnes qui, même si je ne les vois pas ni ne les entends pas sont mes frères et soeurs proches (parce qu’ils sont des êtres humains et aucun d’eux ne nous est étranger et parce que beaucoup d’entre eux vivent notre propre culture et sont engagés comme nous pour l’unité). En outre, nous constituons une communauté (celle de notre mouvement), qui, globalement et vivant cela ensemble, résout en elle le problème de l’indigence grâce à une économie de communion. Cela est essentiel et c’est un élément fondateur et constitutif de l’EdeC, hier, aujourd’hui et toujours.
Mais maintenant, il faut accélérer, aller à la recherche des pauvretés anciennes et nouvelles, présentes dans tous les pays du monde. Que devons-nous faire ? D’un côté, nous devons rendre plus évident le lien entre l’activité de toutes les entreprises du monde avec certains projets (surtout les plus significatifs et les plus grands) que l’EdeC porte de l’avant dans le monde. Vingt ans après, tout seuls, les microprojets ne suffisent plus pour maintenir vivante chez les entrepreneurs, la vocation à l’EdeC ; ce n’est pas suffisant. Il faut faire plus et créer des liens directs entre l’activité des entreprises dans le monde et les projets que l’EdeC dans son ensemble, fait progresser. Ces dernières années, nous avons fait quelques pas en avant (avec le Rapport, avec le site…) mais cela ne suffit pas. L’expérience de la Bolivie l’a montré : lorsqu’un entrepreneur se relie fortement à certains projets de développement, tout grandit, les projets et les entreprises concernées.
Mais il est encore plus urgent de relancer chez les entrepreneurs de l’EdeC du monde, une nouvelle période de créativité à la recherche des pauvretés dans leurs villes, ces pauvretés qui sont nombreuses (et non seulement matérielles), et faire directement quelque chose pour ces exclus de nos villes en étant toujours plus ensemble et activant notre créativité. Nous avons entendu des expériences qui vont en ce sens, des expériences importantes, prophétiques, déjà riches de fruits. Mais nous devons faire plus, même dans les Pôles qui sont une des choses les plus belles de l’EdeC, éléments essentiels du projet, qui prendront un nouvel élan quand la vocation de l’EdeC (créer des richesses à partager pour insérer dans notre système économique celui qui en est exclu) sera encore plus évidente à l’intérieur des Pôles eux-mêmes, dans leur activité ordinaire qui inclura aussi des personnes défavorisées sur leur territoire. Les Pôles sont importants en ce qui concerne notre façon de réduire la misère : quand Chiara a vu, du ciel, les gratte-ciel et les favelas, elle n’a pas lancé une action orientée dans les villes, pour réduire et aimer cette pauvreté urbaine comme on pouvait s’y attendre. Pour aimer cette couronne d’épines autour de la ville, elle proposa la naissance d’entreprises nouvelles dans la cité-pilote, dans le Pôle, loin des favelas. Dans la nouveauté des Pôles, sont donc inscrits, peut-être encore de façon mystérieuse, notre style et le chemin à poursuivre pour aimer et réduire la misère et l’indigence de nos villes et du capitalisme. Cela passe à travers des entreprises nouvelles, de communion, en réseau.
L’EdeC est née et se développe parce que le monde, avec d’un côté des personnes en situation de pauvreté et de l’autre des personnes vivant dans l’opulence, ne peut pas être « un monde uni », ne peut pas réaliser l’ « ut omnes » (que tous soient un) qui est la mission du charisme de l’unité et par conséquent celui de l’EdeC comme l’a rappelé Emmaüs au début de notre rencontre, dans son important message. L’EdeC aura donc toujours un regard spécial sur les pauvretés (et sur les richesses non partagées, ce qui est une autre forme de « misère »), et dans tous les pays du monde puisque, de ce point de vue, il restera vrai que les pauvres nous les aurons toujours parmi nous. Et si notre charisme est le charisme de l’unité, de la fraternité et de la communion, notre regard devra toujours plus se concentrer sur ces pauvretés (presque toutes) qui naissent de ces rapports brisés, malades, injustes, faussés, sur les solitudes de l’indigence mais aussi de la richesse non partagée.

Une voie pour tous : quelques pistes

Nous sommes donc venus ici, en ce lieu, pour nous laisser interpeller par l’histoire, par la géographie, par le ‘génie du lieu’, qui n’est pas seulement individuel mais aussi communautaire, des lieux, des peuples.
À la fin de cette Assemblée deux autres éléments de notre retour aux origines m’apparaissent particulièrement forts et que je considère comme étant vraiment cruciaux pour notre futur.
Chiara (c’est trop évident pour moi dans la vidéo de la « Bombe », les références aux murs de la société de consommation, à l’encyclique « centesimus annus », au « ni le capitalisme, ni le collectivisme »… ) quand elle voit, puis lance l’Économie de Communion, elle la comprend comme une nouvelle voie pour tous, comme une possibilité pour vivre différemment l’économie et l’entreprise : les membres du mouvement (les entrepreneurs comme les pauvres) étaient pour elle le premier pas décisif et fondamental d’un chemin qui partait du coeur du mouvement pour aller jusqu’à l’Église, l’Humanité, vers l’« Ut Omnes » (Que tous soient Un).
Pendant ces jours d’Assemblée, mais aussi au cours des différents congrès dans plusieurs pays du monde (une étape fondamentale dans cette compréhension a été le récent voyage en Afrique), plusieurs personnes et entrepreneurs ont dit qu’ils veulent adhérer à l’Économie de Communion parce qu’ils entrevoient en elle une nouvelle voie pour leur propre personne, leur entreprise et pour l’économie. À partir de là, nous devons commencer à chercher quelque chose de nouveau (et nous l’avons fait ces jours-ci) : nous devons présenter et faire de l’EdeC une réponse adéquate à cette « couronne d’épines du monde », comme Chiara nous le rappelait dans son journal de juin 1991, redécouvert récemment.

En effet, dans ce journal, Chiara à peine rentrée du Brésil écrivait :

« Durant les semaines qui se sont écoulées, j’ai beaucoup pensé à me procurer un tableau de « Marie Désolée » pour le mettreMadonnina_di_Edc_ridà côté de celui de Jésus Abandonné qui se trouve dans
ma chambre. Mais je voulais que Marie soit belle et si possible nouvelle. En rentrant du
Brésil mon désir a grandi et je me suis souvenue d’une « Marie Désolée » que Foco m’avait
laissée. Je l’ai cherchée et j’ai fini par la trouver.
… Mais en installant cette Marie dans ma chambre et dans mon coeur une circonstance m’a
beaucoup touchée : j’ai observé que cette « Désolée » serre sur son coeur, couverte d’un
pan de son manteau, la couronne d’épines de Jésus : cette couronne qui a été si présente
au Brésil, symbole de la pauvreté et de la misère qui entourent les grandes villes et pas
uniquement elles… J’ai vu dans l’attitude de cette « Désolée » tout ce qui s’est passé làbas
: un amour nouveau, passionné, pour les pauvres, épines sur la tête de Jésus à enlever
et à étreindre contre soi. J’enverrai à Ginetta et Volo une photo de cette « Désolée », notre
Mère, en souvenir du « Paradis 1991 ». (comme ils ont défini les trois semaines passées au Brésil) (6 juin 1991).

À travers ce journal on peut tout de suite cueillir avec force que la couronne d’épines et les pauvres sont « symbole de la pauvreté et de la misère qui entourent les grandes villes et pas uniquement elles» et donc que la vocation de l’EdeC, qui a son humus et son coeur palpitant au sein du Mouvement des Focolari, est appelée à aller bien au-delà de celui-ci, sans perdre – et c’est là l’enjeu – son ADN, la culture du don, les hommes nouveaux qui caractérisent les protagonistes de notre projet.
Je crois que c’est là une des significations du tiers des bénéfices pour la formation des hommes nouveaux : aujourd’hui nous sommes appelés à lancer des programmes de formation, comme nous le faisons en partie en soutenant l’Université Sophia, le Centre Philadelphie, Nairobi, les récentes écoles en Afrique, les cours sur l’Économie de Communion dans les diocèses d’Italie ; mais il faut faire davantage, car la vocation de l’EdeC est « d’étreindre la couronne d’épines ». Nous devons donc rendre possible une action au large, sans perdre la force de la culture typique du charisme de l’unité, dans laquelle l’EdeC est née et à laquelle elle s’alimente, pour ne pas échouer. Non pas pour se perdre ou s’égarer, mais pour vivre réellement dans l’éternelle logique évangélique. Ainsi l’EdeC ne manquera pas « au rendez-vous de l’histoire » dont Chiara parlait en se référant à l’Économie de Communion en 1992.

Mais concrètement que peut signifier cette évolution de la semence mise en terre (ou au moins de la petite plante) ? Je ne le sais pas, mais je me limite à quelques suggestions :

Avoir le courage de « jeter les filets au large », et même dans des zones nouvelles de la mer, surtout parmi ceux qui, au-dedans ou au-dehors des Églises et des religions, sont en train de chercher une voie nouvelle pour l’économie, avec la foi et la confiance que nous avons vues et apprises en Chiara, Ginetta, François et les premiers pionniers de l’EdeC.
Le charisme de l’unité a aussi la tâche de « faire faire unité » aux différentes expressions de l’économie qui, ont un idéal, aux différents projets économiques et civils présents aujourd’hui dans le monde. Avec humilité, mais avec un courage charismatique, nous devons être des instruments de dialogue et d’unité entre tous les chercheurs sincères d’une économie nouvelle et solidaire (c’est pour cela aussi que nous avons inséré la table ronde dans le programme de l’Assemblée) pour devenir levain en cette saison de crise où l’on recherche quelque chose de nouveau, en suivant l’accélération de l’histoire. Il est évident que c’est seulement avec beaucoup d’autres que nous pourrons contribuer à une nouvelle économie de marché, et à un système économique de communion.
Ne pas baisser le niveau d’exigence des demandes de l’EdeC (que nous avons aussi réécrites ensemble dans la Carte d’Identité), mais être libres, généreux et souples sur « comment » et « qui » insérer et à qui donner les bénéfices, pour pouvoir aussi impliquer dans le projet des entrepreneurs qui aiment comme nous les pauvres mais veulent suivre d’autres chemins concrets pour les aider et les impliquer. Présenter donc l’EdeC d’une façon large, ample, et être exigeant en toutes choses là où il faut l’être (attitude envers les pauvres, communion au-dedans et au dehors de l’entreprise…) mais ne pas demander cette radicalité dans les éléments culturels, variables, qui ne sont pas essentiels au projet et qui ont souvent éloigné beaucoup de ceux qui sont arrivés avec de bonnes intentions, peut-être effrayés par une vision trop compacte et unique de ce que peut être l’EdeC : l’EdeC nous la découvrons ensemble, dans la dynamique de l’histoire, et nous la découvrons aussi grâce aux nouveaux qui arrivent, qui nous sont envoyés par la Providence.
Trouver de nouvelles formes d’implication et de formation (‘écoles’) plus adaptées au monde de l’entreprise : par exemple, la formation doit être faite non seulement par des « rencontres » où nous restons assis pendant des heures à écouter quelqu’un qui parle, un système qui peut-être fonctionne pour une rencontre spirituelle mais beaucoup moins pour des gens d’entreprise. Là aussi il faut une créativité charismatique, et savoir inventer des instruments et des formes de formations nouvelles dans la méthode (non seulement dans les contenus), qui répondent aux exigences des entrepreneurs et ne soient pas un poids et un coût à payer pour faire partie du projet.
Être plus courageux, surtout dans les « pôles EdeC » pour créer de nouvelles formes de gouvernance de communion, dans lesquelles développer ces instruments et ces aspects (ceux qu’on appelle les « couleurs », éléments nouveaux et essentiels des organisations qui s’inspirent au charisme de l’unité) tels que l’entretien, la correction fraternelle, la communion des expériences, et surtout le pacte de miséricorde et de l’amour réciproque : il faut beaucoup travailler pour trouver la juste médiation et éviter naïveté et fondamentalismes, mais c’est un passage obligé pour l’avenir. Les premiers pas sont déjà en train de se faire et le terrain est fécond pour traduire la nouveauté de l’EdeC en don pour beaucoup.
Sortir à vie publique en donnant naissance, là où cela est possible, à des réalités civiles (associations, fondations…) où la laïcité et l’universalité du projet soient aussi des réalités opérationnelles et distinctes des structures internes du mouvement des Focolari. Il y a des signes importants, comme l’ANPEC, l’Association française, argentine, l’AIEC, le site web B2B, mais il faut faire davantage. Une des tâches de ces réalités qui sont et devront toujours être plus profondément liées aux « Pôles », c’est aussi d’étudier des moyens et des instruments pour accompagner le passage de générations des entrepreneurs de l’EdeC, un thème qui est en train de devenir important et délicat.
Être sûrs que dans le monde il y a de nombreuses personnes qui ont déjà la vocation à la grande EdeC de Chiara, qui attendent de la rencontrer si elle est présentée dans sa radicalité, son ouverture et son universalité. Et ils sont peut-être là où nous ne les avons pas encore cherchés. Laisser place à la créativité régionale et culturelle, car l’EdeC est une, mais les EdeC sont nombreuses, par rapport aux « génies » des peuples et des cultures : imaginez comme ce sera beau de voir en 2031 une EdeC une, mondiale et globale, mais aussi tout africaine, coréenne, philippine, nord-américaine, où la diversité (comme nous le rappelait Vera) devient richesse.

Le grand attrait des temps modernes

Pour conclure, il existe un écrit, une méditation de Chiara qui a été écrite de façon prophétique et qui peut nous accompagner. En effet, ce langage de sagesse trace une sorte de charte de ce que nous avons vécu et surtout de ce que nous nous apprêtons à vivre. La voici :

« Voici le grand attrait de notre époque :
s’élever jusqu’à la plus haute contemplation
en restant au milieu du monde,
homme parmi les hommes.

Mieux : se perdre dans la foule
pour qu’elle s’imprègne de Dieu,
comme s’imbibe
le pain trempé dans le vin.

Mieux encore :
associés aux projets de Dieu sur l’humanité,
tracer dans la foule des chemins de lumière,
et partager avec chacun
la honte, la faim, les coups, les joies brèves.

Car ce qui attire,
en notre temps comme en tout temps,
est-ce que l’on peut imaginer
de plus humain et de plus divin :
Jésus et Marie.
Le Verbe de Dieu, fils d’un charpentier.
Le trône de la sagesse, mère de famille. »

Ces dernières années nous avons surtout vécu la première phrase : « » nous l’a aussi montré, l’EdeC a vraiment été, de façon naturelle, une voie de très haute contemplation alors que nous sommes plongés dans les bilans, les contrats, les machines et les stocks : celui a entendu l’appel à la vocation de l’EdeC, y a répondu et s’est mis en route, a vécu et vit une véritable « contemplation », une vie contemplative dans le monde. C’est l’une des grandes nouveautés portées par le charisme de l’unité, Alberto nous l’a rappelé le premier jour par son expérience. Ce fut, et c’est, une contemplation dans la vie quotidienne, et nous ne serions pas là si chacun de nous n’avait pas vécu au moins un de ces moments de contemplation, où l’on touche le ciel, où le paradis est une réalité et où tout prend sens et acquiert une véritable signification. Mais nous sommes dispersés de par le monde, à Milan, Fortaleza, Paris, Nairobi et Manille, perdus dans la foule, mêlés à tout le monde.
En même temps nous sommes arrivés à entrevoir quelques signes de la deuxième étape que Chiara nous indique dans cette méditation splendide : « Mieux : se perdre dans la foule pour qu’elle s’imprègne de Dieu, comme s’imbibe le pain trempé dans le vin. ».
Ici Chiara nous montre un « plus » : non seulement « homme parmi les hommes », mais se perdre dans la foule, disparaître, mourir presque, pour imprégner de Dieu, de l’intérieur, la société et l’économie, en devenant un avec eux (le pain et le vin). « Se perdre dans la foule » : je crois que c’est le travail qui nous attend, quand la semence, pour devenir un arbre, doit en un certain sens « se perdre » dans la foule non pas pour s’égarer mais pour imprégner la vie de ceux qui nous sont proches et donner du goût à cette vie.
Chiara nous montre encore un troisième pas à faire, un autre « plus » : bien qu’il soit encore davantage prophétique, comme toute prophétie et tout charisme (et qui n’est pas une utopie), c’est toujours un ‘déjà’ associé à un ‘pas encore’ : « Mieux encore : associés aux projets de Dieu sur l’humanité, tracer dans la foule des chemins de lumière, et partager avec chacun la honte, la faim, les coups, les joies brèves ». On entrevoit ici un travail de lumière, de vision pour savoir indiquer le sens de l’histoire, les signes des temps, être des phares et être lumière pour beaucoup, comprendre le sens de la vie économique que nous vivons : l’EdeC a été cela aussi, déjà et surtout pas encore, cela aussi quand elle est estimée parce qu’en elle on y voit une lumière, une perspective qui est un don pour tous.
Mais « en même temps », partager avec l’homme de notre temps les souffrances, la faim, les coups, les joies. La faim et les joies de tous ceux qui nous sont proches qui, en réalité désirent ardemment et attendent une économie de communion.
Et elle conclut : « Car ce qui attire, en notre temps comme en tout temps, est ce que l’on peut imaginer de plus humain et de plus divin : Jésus et Marie ; le Verbe de Dieu, fils d’un charpentier ; le trône de la sagesse, mère de famille. ». Un Dieu qui est aussi fils d’un charpentier (donc ouvrier et entrepreneur), et Marie, siège de la sagesse (et de toute la culture et la science du monde), mais aussi mère de famille : l’EdeC restera fidèle à sa vocation si elle sera toujours plus ce qu’elle est déjà : contemplation et usine, haute culture et vie concrète au quotidien.

Au revoir alors en 2031 ! Et merci pour ces splendides premiers vingt ans.

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