Quelle anthropologie pour une économie de communion?

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Quelle anthropologie pour une économie de communion?

De Vera Araújo

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Le motif de cette célébration d’aujourd’hui n’est pas seulement de marquer solennellement ou d’exalter par un rite le succès d’un événement lancé il y a vingt ans. C’est d’en faire mémoire, c’est-à-dire de rendre présentes, aujourd’hui, les raisons les plus profondes qui ont donné naissance à cet événement. C’est, surtout, de réfléchir sur notre engagement et notre participation à l’égard de cet événement, dans un regard qui embrasse le présent et l’avenir.

Nous tous qui sommes ici présents, nous savons ce que c’est que l’économie de communion dans ses traits caractéristiques, dans ses objectifs spécifiques, dans sa méthodologie même. Nous connaissons également son développement dans le temps et son expansion dans le monde. Nous connaissons aussi ses moments de joie et ses moments difficiles. Tout cela constitue désormais un patrimoine à préserver et à partir duquel recueillir des indications et des suggestions pour aller de l’avant.

Certes, nous prenons toujours plus conscience que la tâche à laquelle nous sommes appelés n’est ni simple ni facile, et cependant, elle reste toujours fascinante. Surtout, il ne s’agit pas d’une entreprise d’amateurs, mais, comme le disait Chiara en lançant ce projet, elle requiert des personnes préparées et convaincues.

De plus en plus, la tâche de l’Économie de communion sera d’approfondir les différents élements du projet et de les élaborer scientifiquement de façon à offrir à tous ceux qui y sont impliqués un support et une aide valable et efficace.

J’ai toujours pensé que l’Économie de communion demande une vision antropologique nouvelle, avec les conséquences concrètes qui peuvent en découler. Autrement dit, nous pouvons nous demander : quelle antropologie pour une l’Économie de communion? Ou encore : quel type d’homme est capable de conjuguer économie et communion?

Chaque être humain est appelé à vivre la réalité de la comunion dans tous les aspects de son existence. Nous nous rendons compte que cela peut paraître une utopie dans une société comme la nôtre, marquée par la crise des rapports interpersonnels et leurs conséquences désastreuses sur les rapports sociaux, économiques, institutionnels et aussi internationaux.

Mais pour parler d’économie dans un sens plus général, nous devons retrouver le rôle et la place centrale de la personne, perdus dans la culture moderne et par l’affirmation absolue de l’individualité elle-même.

Proposer à nouveau la valeur centrale de la personne, signifie la purifier, la libérer de schémas idéologiques anciens et dépassés, et la placer à la base des sciences historiques et sociales, pour approfondir sa vraie signification, dans la culture moderne fragmentaire et déliquescente d’aujourd’hui.

Parler de la personne signifie parler de relations, de communion, parce que la personne est la source de la communion. Personne signifie à la fois identité et socialité. L’identité est ce qui qualifie la personne comme être unique, qui ne peut se répéter, qui n’est pas interchangeable et que l’on peut supprimer. La socialité, qui est présente dans son ADN comme constitutive de son être, est cet élément déjà totalement présent chez l’individu et qui va s’exprimer dans la rencontre avec l’autre comme un moment essentiel.

Par conséquent, vivre en communion n’est pas optionnel. C’est une exigence profonde de chacun de nous, sans laquelle nous serions toujours insatisfaits et incomplets.

Le vrai problème est alors de comprendre comment vivre la communion, dans une société qui semble être faite tout exprès pour vivre l’individualité.

Problème qu’on peut surmonter avec la créativité typique de l’être humain qui est capable de transformer avec sa volonté et avec son intelligence le négatif en positif ou vice-versa.

Ainsi, le pluralisme ethnique, au lieu d’être une barrière, se transforme en une possibilité d’enrichissement (l’étranger, l’homme différent que je rencontre sur mon chemin ou au travail, est une personne avec laquelle je peux et je dois construire des rapports de communion). Le pluralisme religieux peut passer du sectarisme au dialogue ouvert, et devenir une occasion unique pour vivre le respect des idées, mais aussi pour chercher ensemble la vérité. Le pluralisme politique, de divergence sur chaque action ou décision politique, peut devenir un moment privilégié pour découvrir ensemble le bien, non pas seulement le bien d’une minorité, mais le bien de tous (que ce soit au niveau d’une ville, d’une nation ou du monde). Les inégalités économiques, la pauvreté, qu’elle soit matérielle ou morale, peuvent devenir un moment de partage.

Dans les relations que nous entretenons avec les uns et les autres, nous pouvons créer une véritable communion, qui aura pour résultat une union profonde, une unité vivante qui tend à se réaliser dans la fusion des âmes, la convergence vers des objectifs, dans un processus d’unification toujours à renforcer et à perfectionner.

La communion peut avoir des intensités différentes, mais elle doit être toujours autenthique et non formelle. La communion que j’établis avec mes proches ou avec mes amis n’est pas celle que je construis avec mon voisin de palier ou avec la caissière du supermarché, mais l’une commes l’autre, elles doivent être des relations avec des personnes et non pas avec des fonctions ou, pire encore, avec des objets.

Plus simplement, on pourrait dire que la communion surgit là où les personnes construisent des relations vraies, pleines de sens, enracinées dans un amour vrai, fruit d’un travail constant pour se donner à l’autre, quel qu’il soit, dans un effort pour surmonter l’individualisme égocentrique et fermé, et arriver à une altérité ouverte et réciproque.

Pour les chrétiens, la source de cette communion est la Trinité elle-même, modèle d’unité, reflet de la vie intime de Dieu, Un en trois personnes.

C’est là l’enseignement de l’Église, tel que nous le pouvons trouver dans l’encyclique de Jean-Paul II Sollicitudo rei socialis : « Alors la conscience de la paternité commune de Dieu, de la fraternité de tous les hommes dans le Christ, «fils dans le Fils», de la présence et de l'action vivifiante de l'Esprit Saint, donnera à notre regard sur le monde comme un nouveau critère d'interprétation. Au-delà des liens humains et naturels, déjà si forts et si étroits, se profile à la lumière de la foi un nouveau modèle d'unité du genre humain dont doit s'inspirer en dernier ressort la solidarité. Ce modèle d'unité suprême, reflet de la vie intime de Dieu un en trois personnes, est ce que nous chrétiens désignons par le mot «communion». (40).

Ce modèle de communion trinitaire n’est pas abstrait ou lointain, mais veut se réaliser sur la terre parmi les hommes. Chiara Lubich écrit : « C’est la vie de la Sainte Trinité que nous devons chercher à imiter, en nous aimant entre nous, avec l’amour frappant de l’Esprit Saint dans nos coeurs, comme le Père et le Fils s’aiment entre eux. Depuis le commencement du Mouvement des Focolari, nous avons été foudroyés par les paroles de Jésus dans sa prière pour l’unité : Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils soient un.” (Jn 17,2-21). Et nous avons compris que nous devrions nous aimer jusqu’à nous consommer en un et retrouver chez l’autre la distinction. Comme le Père qui, étant Amour est un et Trine. »1

Pour atteindre ce haut niveau de convivialité humaine, il est nécessaire d’améliorer nos relations, de développer nos capacités relationnelles, de comprendre l’essence des relations humaines pour pouvoir les mettre en oeuvre dans la vie quotidienne et les intégrer dans nos rapports sociaux.

Arrêtons-nous un instant pour nous interroger sur cette réalité, si centrale dans notre existence.

On ressent la nécessité urgente d’une culture de la relation, seule vraie révolution capable de répondre aux défis de notre temps. Autrement dit, on ressent le besoin d’une formation à la connaissance et à la pratique de ces valeurs qui sont à la base de relations significatives.

Je me placerai peut être « hors du temps », mais j’indiquerai l’amour comme l’un de ces éléments fondamentaux. Ce qui me réconforte, c’est le fait de savoir que je ne ferai pas un discours « religieux » ou pas seulement religieux. Je suis en bonne compagnie en donnant à l’amour la prééminence et en le mettant à la base de toute relation.

Le grand sociologue russe Sorokine, en introduction à l’’une de ses oeuvres, dit la chose suivante : « Quoi qu’il arrive à l’avenir, je sais que j’ai appris pour toujours trois choses, qui sont de fermes convictions de mon coeur et de mon cerveau. La vie, même la plus dure, est le bien le plus précieux, le plus beau, le plus merveilleux et le plus miraculeux qui puisse exister au monde. L’accomplissement du devoir est une autre chose prodigieuse qui rend la vie heureuse, et c’est ma deuxième conviction. La troisième est que la cruauté, la haine, la violence et l’injustice ne peuvent jamais et ne pourront jamais amener à une renaissance psychologique, morale ou matérielle. La seule voie pour y parvenir est la voie de l’amour créatif et généreux, un amour non seulement proclamé, mais aussi vécu de façon cohérente. »
Pour lui, il existe trois formes de relations humaines : la relation obligatoire, la relation contractuelle, et la relation d’amour.

Je voudrais évoquer aussi le sociologue polonais Bauman qui affirme : « L’amour consiste à atteindre quelque chose au monde et quelque chose de nouveau est le trait vivant du soi aimant. Dans l’amour le soi est transposé petit à petit vers le monde. Le soi aimant s’élargit à travers le fait de se donner à l’objet aimé. L’amour consiste en la survivance du soi à travers l’autre que soi ».

Pour nous, chrétiens, l’amour est agapè. L’amour est l’essence même de Dieu, qui nous est donnée par l’Esprit Saint (« parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné Rm 5,5). C’est avec cet amour que nous pouvons et devons nourrir nos relations pour arriver à la communion. Nous connaissons bien cet art d’aimer que Chiara avec son charisme nous a enseigné par ses paroles et par le témoignage de sa vie, et qu’elle a puisé dans la Parole de Dieu, dans l’Évangile du Fils.

Passons rapidement en revue les points fondamentaux de l’art d’aimer :
Aimer tout le monde,
L’amour vrai est universel. Il ne prend pas parti, il n’exclut personne en fonction des goûts, des catégories de tout type, du sexe, de l’ethnie, de la couleur de la peau, du niveau social, de la nationalité, de la religion ni d’aucune autre différence. Tous, absolument tous, doivent être inclus dans le circuit de l’amour.

Aimer en premier
Prendre l’initiative dans l’amour signifie abbattre les barrières, surmonter les obstacles, déverrouiller les endroits fermés, dépasser les murs de séparation, pour allumer une flamme ; cela signifie encore surmonter une certaine pudeur pour s’armer de courage et commencer avec vigueur. Commencer c’est une attitude clé : cela signifie briser la glace, trouver les mots ou le mot juste qui permet une mise en mouvement, un début. Dans une page de son journal de 1971, Chiara écrit : « Aimer tout le monde, et aimer en premier, met nos âmes dans une dynamique qui ne nous laisse pas dormir : et alors les gen diraient : "comme les planètes existent parce qu’elles sont en mouvement, nous existons parce que nous aimons.” Ces deux phrases sont si importantes qu’elles suffirait pour donner une forte accélération à notre vie intérieure, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer. »

Se faire un
Voilà des mots contiennent des siècles de sagesse et qui ne sont pas seulement utiles, mais souvent déterminants dans notre vie relationnelle. Se faire un, c’est un élan pour chercher l’autre quel qu’il soit, où qu’il soit, quelle que soit sa situation, sans prétention de notre part. C’est donc partager les joies et les soucis de l’autre et les faire nôtres, selon l’enseignement de Paul : « Rejouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. Soyez bien d’accord entre vous. » (Rm 12, 15-16)

Aimer son ennemi
Ici, il ne s’agit pas de sagesse ancienne. Il s’agit de nouveauté, de cette nouveauté que Jésus a apportée.
Le message évangélique qui nous est proposé requiert de surmonter et d’annuler la catégorie de l’ennemi, à l’exemple du Père du ciel qui envoie son soleil et fait pleuvoir sur les bons et sur les mauvais. « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Des mots simples et clairs qui déclenchent un changement de mentalité et de jugement. Ils contiennent surtout une indication précise qui inaugure un certain type de vie humain qui apporte des solutions aux oppositions, aux conflits ou aux simples contrapositions, et exclut ainsi l’usage de la force, de la vengeance et du mensonge, de l’instrument de guerre, du faux-fuyant, du pouvoir, de l’exploitation et de l’oppression.
Aimer son ennemi, aujourd’hui, est une invitation urgente à un désarmement global et total, désarmement avant tout des coeurs, des intelligences mais aussi des armes. Ceci, non pas pour subir l’anarchie, le chaos, le désordre, mais pour inventer, avec une imagination créatrice alimentée par l’amour, des instruments et des formes de plus en plus conformes à la dignité des individus, de la communauté et des peuples. Pour mettre en oeuvre une justice qui fait défaut aujourd’hui, une justice qui ne s’inspire pas de la loi du Talion, mais qui offre des espaces et des méthodes ouvrant un lieu de pardon, de miséricorde et une possibilité réelle de se reconstruire.
L’ennemi n’est pas seulement le terroriste, le violent, l’oppresseur. C’est tout simplement celui qui me fait du mal ou qui ne me fait pas de bien. C’est celui que je ne suis pas capable de saluer, qui me calomnie, qui m’empêche d’avancer sur mon travail.
Il parait-il un devoir personnel de faire circuler ce message et cet enseignement au coeur de la vie quotidienne, dans notre vie professionnelle, sociale et politique, dans nos familles, nos communautés sociales et citoyennes, dans nos nations et dans la communauté mondiale.
L’amour-agapè alors se colore ou, mieux, réintègre et manifeste toutes les vertus civiques, toutes les valeurs qui marquent une société vraiment humaine, avec ses dimensions culturelles et spirituelles.
Nous pouvons remarquer qu’il y a une progression dans l’amour, une progression quantitative, mais aussi qualitative. La première est qu’il tend à devenir un habitus, c'est-à-dire une attitude de plus en plus constante, stable, solide et moins précaire, moins variable et moins rare.
La croissance qualitative de l’amour-agapè renvoie à son tour à une série de contenus de valeurs que n’arrivons que petit à petit à assurer de façon durable.

Essayons d’en faire une liste.
Un degré minimum indispensable, dans les relations sociales vécues dans l’amour, c’est la tolérance. Tolérer signifie que, dans la relation, l’autre peut être lui-même. Il peut se manifester tel qu’il est et que, de mon côté, je peux garder une attitude presque d’indifférence. C’est déjà quelque chose de positif, mais, nous le comprenons tout de suite, c’est insuffisant. La tolérance peut empêcher l’opposition ouverte, la confrontation dure ou même le conflit, mais elle n’est pas certainement en mesure de créer des relations constructives.
Une autre valeur importante est le respect. Cela signifie quelque chose de plus que la tolérance. Le respect reconnaît la valeur et l’identité de l’autre comme quelqu’un qui me parle et qui communique quelque chose de lui-même. La vie sociale n’est pas possible sans le respect de la dignité d’autrui.
Le sociologue américain Richard Sennett a publié récemment un essai au titre significatif : « Respect – la dignité humaine dans un monde d’inégalité ». Il a commenté le système de protection sociale de son pays et il a affirmé que ce système ne protège pas les personnes dans leur dignité parce que, en offrant des services sociaux, il ne le fait pas avec un vrai respect.
Une autre attitude toujours nécessaire dans nos relations, c’est celle du don. Dans une société comme celle que nous connaissons actuellement, profondément caractérisée par la culture de l’avoir, dans laquelle l’argent en arrive à commercialiser les dimensions les plus différentes de la vie, le don apparaît comme un élément de libération et liberté. C’est un acte une vrai découverte du don. Seulement deux citations : « Le don contient une implication incontournable de socialité et de relationnalité. Le don concrétise des expressions et des conséquences indépendantes des orientations internes ou intérieures de celui qui le pratique - par exemple, charité, philanthropie ou interessés ».
Le grand sociologue Simmel affirme qu’il y a une forme d’action réciproque entre le fait de donner et le fait d’accepter le don : « Il y a dans tout don, au-delà de sa valeur intrinsèque, une valeur spirituelle dont nous ne pouvons absolument pas faire abstraction et que l’on ne peut annuler par un autre don extérieurement équivalent au lien intérieur qui se crée par l’acceptation du don. L’acceptation du don n’est pas qu’un enrichissement passif ; c’est aussi une concession de celui qui donne. Comme dans le fait de donner, dans le fait de se laisser donner quelque chose on met en évidence une prédilection qui va au-delà de la valeur de son objet. »
On peut dire que l’être humain est un donneur capable de se donner et de donner. Cette capacité est dans sa nature.
Pour les croyants, c’est le fruit de son être créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu », de Dieu qui est le premier donateur et aussi le plus généreux donateur. Pour celui qui ne croit pas, c’est le fruit de sa nature relationnelle capable de s’ouvrir à l’autre dans le don.
Pour les uns et pour les autres, le don est une catégorie existentielle qui doit s’insérer à tous les niveaux de la vie de relations, privées et publiques, pour construire une societé saine et civile. Mais il faut faire attention. Le don vrai a des cactéristiques propres. Il est gratuit (« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » Mt. 10, 8). Il est altruiste (et pas égoïste), il n’est pas intéressé (et pas utilitaire). Le don est joyeux (« Que chacun donne selon la décision de son coeur, sans chagrin contrainte, car que Dieu aime celui qui donne avec joie » 2 Cor 9, 7). Il est abondant, généreux (non calculé), simple et sincère (« Que celui qui donne, le fasse sans calcul » Rm. 12, 8).
Chiara aussi nous a toujours poussés à la culture du don.

Deux textes brefs :
« Donnons toujours, donnons un sourire, notre compréhension, notre pardon, notre écoute ; donnons notre intelligence, notre volonté, notre disponibilité ; donnons notre temps, nos talents, et nos idées... notre activité ; donnons notre expérience, nos capacités, nos biens... de façon à ce que rien ne s’accumule et que tout circule. Donner : que ca soit le mot qui sans arrêt. (C. Lubich, Santi insieme, Rome, 1994, p. 104)

« Comme la plante créée par Dieu ne prend dans la terre que la quantité d’eau qui lui est nécessaire, cherchons nous aussi à avoir seulement ce qui se passe. Il vaut mieux constater de temps en temps qu’il nous manque quelque chose. Mieux vaut être un peu plus pauvre qu’un peu plus riche. » (C. Lubich, In Cammino con il Risorto, Rome, 1987, p. 65).

La solidarité est un ciment de la vie relationnelle. Solidarité veut dire attention à l’autre qui est dans le besoin, et avec qui l’on s’identifie en partageant ses soucis, ses peines, ses souffrances, ses angoisses, ses besoins spirituels et matériels. La solidarité puise dans les forces vives de la société, organisées par le « bénévolat actif », qui va à la rencontre des besoins les plus variés pouvant affecter l’autre, quel qu’il soit. La solidarité n’est pas qu’une question de s’engager à agir. C’est une vertu qui naît de la conviction que l’autre ne doit pas seulement être aidé mais doit pouvoir compter sur l’action de chacun. C’est une vertu qui naît du coeur, un coeur capable de sentir et de s’émouvoir à la douleur de l’autre, et qui devient ensuite une détermination ferme et persévérante à s’engager pour le bien de tous et de chacun, parce que chacun se sent responsable de tous, et l’est vraiment.
Tolérance, respect, don, solidarité. Ce ne sont là que quelques expressions de l’amour agapè. Chacun d’entre nous peut en avoir déjà expérimenté d’autres dans sa vie. Ce programme pour un « homme » est certainement exigeant, mais porteur de joie, d’effacement, de sérénité intérieure, de paix profonde, de réalisation humaine. Une question peut alors surgir : en est-on vraiment capable ? Est-on capable d’affronter les inévitables souffrances qu’un tel comportement implique ? Cela en vaut-il la peine ? Existe-t-il un espoir dans l’horizon de notre vie ?
Benoît XVI a consacré une encyclique à l’espérance, intitulée Spe Salvi. Je voudrais avec vous suivre le pape dans sa réflexion si profonde et si convaincante.
« Souffrir avec l'autre, pour les autres ; souffrir par amour de la vérité et de la justice ; souffrir à cause de l'amour et pour devenir une personne qui aime vraiment – ce sont des éléments fondamentaux d'humanité ; leur abandon détruirait l'homme lui-même. Mais encore une fois surgit la question : en sommes-nous capables ? L'autre est-il suffisamment important pour que je devienne pour lui une personne qui souffre ? La vérité est-elle pour moi si importante pour payer la souffrance ? La promesse de l'amour est-elle si grande pour justifier le don de moi-même ? À la foi chrétienne, dans l'histoire de l'humanité, revient justement ce mérite d'avoir suscité dans l'homme d'une manière nouvelle et à une profondeur nouvelle la capacité de souffrir de la sorte, qui est décisive pour son humanité. La foi chrétienne nous a montré que vérité, justice, amour ne sont pas simplement des idéaux, mais des réalités de très grande densité. Elle nous a montré en effet que Dieu – la Vérité et l'Amour en personne – a voulu souffrir pour nous et avec nous. » (n° 39)

Quelle anthropologie pour une économie de communion ? Pour une économie à la hauteur des temps ? Quelle anthropologie pour les défis qui se posent au niveau mondial ?

Au cours de son évolution, de sa croissance, l’être humain a été appelé à affronter des réalités nouvelles, à marcher vers des chemins inédits, à regarder des horizons inconnus et quelquefois chargés de lourds présages. Et il a toujours réussi à se mettre au centre et à se renouveler pour être encore une fois protagoniste, selon le projet d’amour de Dieu, dont il est le représentant sur terre.

Par sa conscience d’être homo sapiens, l’homme a assumé peu à peu de nouvelles caractéristiques : homo faber, homo oeconomicus, homo politicus, homo comunitarius, homo psychologicus, homo ludens, etc. au fil des transformations qu’il a connues dans sa vie personnelle et dans sa vie sociale. On ressent, dans ces caractéristiques, la mise en place d’une autre réalité.

La globalisation en marche dans notre monde, l’interdépendance croissante, la recherche de solutions unitaires aux problèmes de l’économie, des sciences, de la participation politique, de la question environnementale, etc., semblent demander un type d’homme différent, moins sectoriel, un type d’homme global, une sorte d’ « homme- monde », selon une heureuse expression de Chiara.

Peut-être, sans doute même, est-ce le temps où l’on attend l’émergence d’un nouveau type d’homme et de femme capable de contenir toutes les dimensions de la vie : de l’aspect matériel au spirituel, de l’économique, du politique et du social au relationnel et à la communion. Les temps semblent propices pour que vive sur notre planète l’homo agapicus : l’homme qui sait aimer, qui aime, et qui rencontre à l’amour la semence, la lumière, la force, la vérité de tout et de chaque chose ; un homme qui sera capable de conjuguer dans la communion tout l’agir humain dans toute sa diversité.

1 « Lectio » à l’occasion de la remise du titre de docteur honoris causa en théologie à l’Université de Trnava (Slovaquie) le 23.06.2003, Castelgandolfo (Roma), édition Nové Mesto, Bratislava, p. 36

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